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Introduction

Le taarab, genre musical emblématique de l’Afrique orientale swahili, présente à Mombasa une variante particulière et peu connue : le « taarab indien », qui témoigne du rôle historiquement considérable des communautés indiennes dans la formation de la culture musicale côtière. Mombasa, deuxième ville du Kenya et principal port de l’Afrique orientale, a constitué au XXe siècle un creuset culturel exceptionnel où se sont rencontrées et fusionnées les traditions musicales arabes, africaines, indiennes et occidentales.

L’étude du taarab à Mombasa offre un éclairage unique sur les dynamiques d’hybridation culturelle, les rapports interethniques et la manière dont la musique peut à la fois refléter et transformer les structures sociales dans une ville portuaire cosmopolite.

Mombasa comme centre musical swahili

Mombasa est l’une des grandes métropoles de la culture swahili, au même titre que Zanzibar, Dar es Salaam et Malindi. Sa longue histoire comme port commercial a attiré des populations d’horizons extrêmement divers : Arabes (Omanais, Hadhramis), Indiens (Gujaratis, Goans, Bohra), Africains de l’intérieur, Comoriens, Malgaches et Européens. Cette mixité a engendré une culture musicale d’une richesse particulière, où le taarab occupe une place centrale aux côtés d’autres genres comme le chakacha et le beni (musique de fanfare militarisée).

Les études socio-historiques des performances musicales populaires à Mombasa retracent comment la ville a développé ses propres traditions musicales, distinctes de celles de Zanzibar bien que partageant les mêmes racines. Les sociétés de taarab de Mombasa — comme Kilindini Club et Mwandani — ont produit leurs propres répertoires et leurs propres vedettes, contribuant à une scène musicale locale dynamique.

Les origines du taarab indien à Mombasa

Le « taarab indien » désigne un sous-genre du taarab qui intègre de manière particulièrement marquée les influences musicales venues du sous-continent indien. Cette influence est directement liée à la présence historique d’importantes communautés indiennes à Mombasa et sur toute la côte est-africaine. Les marchands indiens — principalement gujaratis et kachchi — étaient des acteurs clés du commerce de l’océan Indien, présents à Mombasa depuis plusieurs siècles.

Les Indiens de la côte est-africaine ont apporté leurs instruments (harmonium, tabla, sitar), leurs modes musicaux (ragas, talas), et une esthétique vocale caractéristique de la musique hindoustanie et ghazal. La rencontre de ces apports avec les traditions musicales arabes et swahili locales a produit le taarab indien, qui se distingue du taarab classique arabe par sa sonorité plus « orientale » au sens indien du terme, ses lignes mélodiques plus ornementées et ses rythmes parfois empruntés à la musique de Bollywood.

La vocalité et l’ethnicité dans le taarab indien

Les recherches d’Janet Topp Fargion sur l’art swahili du taarab indien analysent les relations entre vocalité et ethnicité. La voix du chanteur de taarab est porteuse d’une identité culturelle complexe : elle doit maîtriser à la fois les ornements vocaux de la tradition arabe, les inflexions caractéristiques de la musique indienne et les contours prosodiques de la langue swahili.

La question de l’ethnicité est centrale dans la compréhension du taarab indien : qui joue ce genre, qui l’écoute, et quelles sont les représentations associées aux différentes composantes de son hybridité ? Les analyses ethnomusicologiques montrent que le taarab indien occupe une niche particulière dans l’écologie musicale de Mombasa, associé à une certaine représentation de la sophistication culturelle et du cosmopolitisme swahili.

Stone Town et les transformations sociales du taarab

Stone Town, le vieux quartier historique de Zanzibar-ville, constitue le pendant zanzibari de Mombasa dans les études sur les transformations sociales du taarab. Les recherches sur le taarab dans la société changeante de Stone Town analysent comment ce genre musical a évolué en réponse aux transformations politiques, sociales et économiques de l’île depuis la révolution de 1964.

La révolution de 1964, qui a renversé le sultanat et marginalisé les communautés arabes et comoriennes, a profondément affecté le taarab classique, intimement lié à la culture du sultanat. Les premières années du gouvernement révolutionnaire ont vu une méfiance idéologique envers un genre perçu comme aristocratique et « arabe ». La renaissance du taarab dans les années 1980-1990, sous des formes à la fois fidèles à la tradition et rénovées, témoigne de la capacité de résilience culturelle des communautés swahili.

Analyse socio-historique des performances musicales populaires

Les performances musicales taarab à Mombasa et à Zanzibar sont des événements sociaux complexes qui dépassent la seule dimension artistique. Les études socio-historiques analysent ces performances comme des théâtres de négociation sociale où s’expriment des rivalités entre familles, des déclarations d’amour codées, des critiques politiques voilées et des affirmations d’appartenance communautaire.

Le rituel du « kutupa pesa » (jeter de l’argent au chanteur) lors des concerts de taarab est une pratique sociale chargée de sens : il permet aux spectateurs d’interagir avec la performance, de souligner les passages qui les touchent particulièrement et d’afficher publiquement leur générosité ou leur complicité avec le message chanté. Cette dimension participative distingue le taarab des formes musicales purement contemplatives et en fait un art profondément social et politique.

Le taarab swahili dans son ensemble

Au-delà de ses variantes locales — taarab zanzibari classique, taarab indien de Mombasa, taarab moderne tanzanien —, le taarab constitue une forme d’expression culturelle swahili unifiée, portant les valeurs d’une civilisation maritime et cosmopolite. Les synthèses sur le taarab swahili montrent comment ce genre a su incorporer des influences successives tout en maintenant une cohérence culturelle et esthétique.

Pour les communautés comoriennes, dont la culture est profondément intégrée dans l’espace swahili, le taarab représente un patrimoine musical partagé. Les échanges musicaux entre les Comores et les centres du taarab (Zanzibar, Mombasa) constituent une dimension peu documentée mais bien réelle des mobilités culturelles qui ont toujours caractérisé l’espace de l’océan Indien occidental.

Voir aussi

Sources

  • « A socio-historical and contextual analysis of popular musical performance among the Swahili of Mombasa »
  • « Performing taarab in the changing society of Stone Town »
  • « Swahili taarab »
  • Fargion, Janet Topp. « The Swahili art of Indian taarab: a poetics of vocality and ethnicity on the Kenya coast »
  • « The Swahili art of Indian taarab »