Table des matières

Introduction

La présence comorienne à Zanzibar représente l’une des diasporas les plus anciennes et les plus significatives de l’archipel des Comores dans l’océan Indien occidental. Depuis plusieurs siècles, des Comoriens ont traversé le canal du Mozambique pour s’installer à Zanzibar et dans les villes côtières de l’Afrique orientale, contribuant à la construction de la civilisation swahili. Cette diaspora, dont l’histoire est marquée par des épisodes de prospérité, de violences politiques et de recompositions identitaires, constitue un cas d’étude remarquable des mobilités transnationales dans l’espace swahili.

L’histoire de la diaspora comorienne à Zanzibar ne peut se comprendre indépendamment des dynamiques politiques de l’île — sultanat omanais, protectorat britannique, révolution de 1964, intégration à la Tanzanie — ni des stratégies individuelles et familiales des migrants qui ont, au fil des générations, navigué entre des appartenances multiples.

Les origines de la présence comorienne à Zanzibar

Ibuni Saleh, dans sa « Short History of the Comorians in Zanzibar » publiée à Dar es Salaam en 1936, constitue l’une des sources premières sur cette diaspora. Les migrations comoriennes vers Zanzibar s’inscrivent dans le cadre des grandes circulations maritimes qui reliaient l’archipel des Comores à l’ensemble de la côte swahili. La domination du sultanat omanais de Zanzibar sur la côte est-africaine à partir du XVIIIe siècle a favorisé ces mouvements, le sultanat étant un pôle d’attraction commercial et politique majeur.

Les Comoriens s’installèrent à Zanzibar-ville (Stone Town) et dans d’autres parties de l’île, exerçant des activités commerciales, artisanales et intellectuelles. Certains occupèrent des positions de prestige dans l’administration du sultanat, profitant de leur maîtrise de l’arabe et de leur réputation d’érudition islamique. La communauté comorienne développa ses propres institutions, mosquées et réseaux de solidarité, tout en s’intégrant dans la société pluriethnique zanzibarite.

La période coloniale : entre British et French

Le protectorat britannique établi sur Zanzibar en 1890 n’a pas mis fin aux migrations comoriennes vers l’île, mais a transformé leur cadre juridique. Les Comoriens, sujets français à partir du protectorat établi sur l’archipel en 1886 et de l’annexion en 1912, se trouvaient dans une situation particulière : résidents d’un protectorat britannique mais ressortissants français, ils bénéficiaient en théorie de la protection consulaire française.

Cette double appartenance juridique, entre deux empires coloniaux aux pratiques et aux politiques différentes, a généré des situations complexes pour les individus. Les archives des consulats britanniques et français à Zanzibar témoignent de nombreuses affaires de statut personnel impliquant des Comoriens naviguant entre les deux systèmes juridiques coloniaux.

La révolution de 1964 et les années sombres

Le 12 janvier 1964, une révolution menée par le Front de libération Afro-Shirazi (ASP) renversa le sultanat arabe de Zanzibar. Cette révolution fut accompagnée d’une violence extrême contre les populations arabes, indiennes et comoriennes perçues comme proches du régime renversé. Les estimations des victimes varient, mais plusieurs milliers de personnes, majoritairement arabes, furent tuées dans les jours qui suivirent.

Les travaux d’Abdullahi A. Ibrahim sur la révolution de Zanzibar et sa qualification de génocide ont mis en lumière la dimension ethnique et raciale des violences de 1964. Les Comoriens, souvent assimilés aux Arabes en raison de leurs liens culturels et religieux avec le sultanat, furent parmi les communautés visées. Beaucoup fuirent l’île, d’autres subirent des persécutions, des expropriations et des discriminations systématiques sous le régime du président Abeid Amani Karume (1964-1972).

La clandestinité et la mémoire des survivants (1964-1975)

Les travaux de Marie-Aude Fouéré, publiés dans les Cahiers d’Études Africaines, ont reconstitué les stratégies de survie et de résistance des communautés marginalisées à Zanzibar durant la période 1964-1975. Pour les Comoriens restés sur l’île, cette période fut caractérisée par une double contrainte : se fondre dans la société swahili tanzanienne pour survivre, tout en maintenant discrètement des liens avec la communauté d’origine.

Le président Karume imposa en 1968 à tous les Comoriens résidant à Zanzibar de se naturaliser tanzaniens, sous peine de perdre leurs droits civiques. Cette injonction, qui impliquait de renoncer à la nationalité française (et comorienne après l’indépendance de 1975), créa de profondes déchirures familiales. Certains obéirent et rendirent leurs passeports français au consulat ; d’autres refusèrent et vécurent dans une précarité juridique prolongée.

Les mobilités transnationales contemporaines

Les études de Sophie Blanchy et d’autres chercheurs sur les mobilités comoriennes entre Zanzibar et les Comores montrent la permanence, jusqu’à aujourd’hui, de liens transnationaux complexes. Des décennies après la révolution, des familles demeurent partagées entre l’archipel et Zanzibar, entretenant des réseaux de solidarité économique, des pratiques religieuses communes et des stratégies matrimoniales transnationales.

Un épisode emblématique illustre la fragilité de ces situations : en 2009, le commissaire à l’immigration de Zanzibar annonça la confiscation des passeports des Zanzibaris d’origine comorienne qui n’auraient pas suivi l’injonction de naturalisation de 1968. Cette mesure, touchant des individus dont certains étaient nés à Zanzibar de parents eux-mêmes nés sur l’île, a mis en lumière la persistance des discriminations fondées sur l’origine ethnique dans la politique tanzanienne.

Identité et nationalité : entre deux appartenances

La question identitaire est au cœur de l’expérience de la diaspora comorienne à Zanzibar. Se définir comme Comorien tout en étant Zanzibari — ou Tanzanien par la nationalité — représente une tension que chaque génération doit négocier à sa manière. Les langues parlées (shikomori, swahili, arabe), les pratiques religieuses, les alliances matrimoniales et les solidarités économiques constituent des marqueurs de cette identité hybride.

Les recherches archéologiques menées dans la région témoignent également de la longue durée de ces présences et mobilités dans l’espace de l’océan Indien occidental. L’archéologie de terrain à Zanzibar, en Tanzanie et aux Comores offre des preuves matérielles des échanges et des déplacements humains qui ont construit cet espace civilisationnel partagé au cours des siècles.

Voir aussi

Sources

  • Ibrahim, Abdullahi A. « 1964 Zanzibar Genocide: Politics of Denial » (2015)
  • « Comorian mobilities in colonial and post-colonial Zanzibar » — African Borderlands Research Network (2011)
  • Saleh, Ibuni. « A Short History of the Comorians in Zanzibar » — Tanganyika Standard (1936)
  • Fouéré, Marie-Aude. « Sortie de clandestinité des années sombres à Zanzibar (1964-1975) » — Cahiers d’Études Africaines (2010)
  • « To Zanzibar and back: Comorian mobilities in colonial and post-colonial Zanzibar » (2011)