Musique taarab à Zanzibar (racines et influences)
Table des matières
- Introduction
- Origines et formation du taarab zanzibari
- Structure musicale et instrumentarium
- Les images de l’amour dans les paroles du taarab
- Le chakacha : genre lié et performance féminine
- Redéfinir le taarab entre influences locales et globales
- Le taarab et l’ouverture au monde contemporain
- Taarab et identité swahili-comorienne
Introduction
Le taarab est le genre musical emblématique de l’île de Zanzibar et, plus largement, de la côte swahili de l’Afrique orientale. Fruit d’une synthèse musicale exceptionnelle entre apports arabes, indiens, africains et, plus récemment, égyptiens et occidentaux, le taarab est à la fois une musique savante et populaire, un art de la performance sociale et un vecteur d’identité culturelle pour les communautés swahili. Aux Comores, où les influences swahili sont profondes, le taarab occupe une place significative dans le paysage musical et festif.
L’étude du taarab constitue un prisme privilegié pour comprendre les dynamiques culturelles de l’espace swahili : comment une forme musicale se forge à la croisée de plusieurs traditions, comment elle se transforme au contact de la mondialisation, et comment elle articule les tensions entre ancrage local et ouverture aux influences extérieures.
Origines et formation du taarab zanzibari
Le taarab est généralement daté de la fin du XIXe siècle, sous le sultanat omanais de Zanzibar. Le sultan Seyyid Barghash (r. 1870-1888) aurait joué un rôle fondateur en invitant un musicien égyptien à la cour de Zanzibar et en constituant un ensemble musical de cour. Ces échanges avec l’Égypte alors foyer de modernisation musicale arabe sous l’impulsion du khédivat ont profondément marqué le répertoire du taarab naissant.
Cependant, le taarab n’est pas une simple importation de la musique arabe classique : il intègre des rythmes africains, notamment des structures rythmiques issues des traditions musicales côtières, et des instruments comme le oud (luth arabe), le violin (introduit par les Indiens), la qanun (cithare à cordes pincées), des percussions (tabla, marimba, dumbak) et, plus récemment, des instruments électroniques. Cette hybridation permanente est la marque du genre.
Structure musicale et instrumentarium
Le taarab classique de Zanzibar se joue en grands orchestres comprenant entre quinze et trente musiciens. L’instrumentation traditionnelle associe des cordes (oud, violin, cello), des instruments à vent (flûte, clarinette), des percussions (tabla, marimba) et parfois une section de chur. La voix soliste traditionnellement féminine dans les grandes sociétés musicales comme Ikhwani Safaa ou Culture Musical Club est centrale dans le dispositif.
Les pièces taarab classiques sont souvent longues, avec des préambules instrumentaux élaborés suivis de sections chantées. Les paroles, en swahili (parfois avec des insertions en arabe), traitent de thèmes poétiques classiques : l’amour, la séparation, la jalousie, la beauté, l’éloge. La poésie taarab s’inscrit dans la continuité de la tradition poétique swahili classique (mashairi), tout en intégrant des emprunts à la poésie arabe.
Les images de l’amour dans les paroles du taarab
L’une des caractéristiques les plus analysées du taarab est l’omniprésence des métaphores amoureuses dans ses paroles. Les études sur les images de l’amour dans les paroles du taarab swahili révèlent un système métaphorique complexe, héritant à la fois de la tradition poétique arabe classique (le beloved comme source de souffrance sublime) et de références à la nature africaine locale (fleurs, oiseaux, paysages côtiers).
Une particularité notable est l’usage d’un langage allusif et polysémique : les paroles de taarab sont souvent interprétées à deux niveaux simultanément. Au niveau littéral, il s’agit d’une déclaration amoureuse ou d’une plainte sentimentale. Au niveau allusif, le chant peut constituer une critique sociale, un message à une rivale, une allusion à une situation politique ou communautaire. Lors des concerts, le public surtout féminin reconnaît ces doubles sens et y répond en offrant des billets de banque au chanteur pour souligner un message particulièrement pertinent.
Le chakacha : genre lié et performance féminine
Le chakacha est un genre musical et chorégraphique étroitement lié au taarab, associant danse et musique dans des performances essentiellement féminines. Les travaux sur le chakacha de Zanzibar montrent comment ce genre, d’abord pratiqué lors des festivités de mariage, constitue un espace de performance où les femmes exercent une forme d’agentivité corporelle et sociale dans une société par ailleurs marquée par des normes de genre conservatrices.
Le chakacha met en scène un type de danse sensuellement codifié, qui peut être interprété comme une célébration de la féminité et de la sexualité dans un cadre ritualisé et spécifiquement féminin. Cette dimension de performance de genre fait du chakacha un objet d’étude particulièrement intéressant pour les recherches sur la place des femmes dans les sociétés swahili.
Redéfinir le taarab entre influences locales et globales
Les recherches sur la redéfinition du taarab en relation avec les influences locales et globales mettent en évidence les transformations que ce genre a subies depuis les années 1980. L’émergence du « taarab moderne » (parfois appelé bongo flava taarab à Zanzibar), intégrant des rythmes de musique pop africaine et internationale, des instruments électroniques et des styles vocaux influencés par la musique contemporaine, a suscité des débats au sein des communautés de pratiquants.
Les tenants du taarab classique défendent la pureté et la sophistication de la forme traditionnelle contre ce qu’ils perçoivent comme un appauvrissement commercial. Les partisans du taarab moderne soulignent sa vitalité et sa capacité à rejoindre de nouveaux publics, notamment les jeunes générations. Ce débat n’est pas uniquement musical : il reflète des tensions plus larges sur la globalisation culturelle, l’authenticité et la modernisation dans les sociétés swahili.
Le taarab et l’ouverture au monde contemporain
L’évolution du taarab s’inscrit dans un contexte de globalisation croissante. Les études sur le taarab et l’ouverture au monde contemporain analysent comment ce genre musical répond aux défis de la mondialisation : diffusion par les cassettes, CDs, internet, concerts dans la diaspora africaine en Europe et en Amérique du Nord, participations à des festivals de world music. Ces nouvelles scènes de diffusion transforment à leur tour les pratiques musicales et les attentes du public.
L’exposition internationale du taarab contribue également à une forme de patrimonialisation : le genre est de plus en plus présenté comme un trésor culturel immatériel de l’Afrique orientale, à préserver et à transmettre. Cette double dynamique diffusion globale et valorisation patrimoniale caractérise l’évolution contemporaine du taarab.
Taarab et identité swahili-comorienne
Bien que le taarab soit généralement associé à Zanzibar et à la côte tanzanienne et kenyane, les Comores participent à cet espace musical swahili. La musique comorienne traditionnelle partage avec le taarab plusieurs caractéristiques : l’importance des poèmes chantés, les influences arabes dans les modes musicaux, la dimension sociale et festive des performances. Lors des grandes fêtes comoriennes mariages, circoncisions, cérémonies religieuses des formes musicales apparentées au taarab ou directement influencées par lui sont présentes.
Dans la diaspora comorienne, notamment à Marseille et à Paris, le taarab et la musique swahili plus largement constituent des marqueurs d’appartenance culturelle, des musiques de la nostalgie et de l’identité communautaire, maintenant vivant un lien avec l’archipel d’origine.
Voir aussi
- Taarab indien et performances musicales swahili à Mombasa
- Variétés du swahili et perceptions sociolinguistiques
- Islam et contacts arabo-swahili en Afrique orientale
- Zanzibar et le monde swahili : histoire et sultanats
- Religion, culture et médias à Zanzibar et Ngazidja
- Grand mariage et expressions culturelles comoriennes
Sources
- « Images of love in the Swahili taarab lyric: local aspects » (2000s)
- « Nyota Alfajiri: the Zanzibar chakacha » (2000s)
- « Redefining taarab in relation to local and global influences »
- « Travel on a song: the roots of Zanzibar taarab » (2000s)
- « Versatility of the taarab lyric: local aspects and global influences »
- « Wondering about change: the taarab lyric and global openness »