Table des matières

Introduction

Le tourisme aux Comores représente un secteur économique à fort potentiel mais encore largement sous-développé. Face aux défis du changement climatique et à la fragilité des écosystèmes insulaires, l’archipel s’oriente progressivement vers un modèle de tourisme durable et d’écotourisme, particulièrement à Mohéli. Cette approche vise à concilier développement économique, préservation environnementale et équité sociale dans un contexte où le secteur touristique demeure vulnérable aux chocs externes.

Les Comores ont organisé en 2022 les 8èmes Assises internationales du Tourisme Durable et Responsable, marquant une volonté politique de structurer ce secteur selon des principes de durabilité. Parallèlement, plusieurs initiatives d’écotourisme communautaire se sont développées, notamment à Mohéli avec le Parc marin de Mohéli (PMM) et la Maison de l’écotourisme. Ces expériences illustrent la recherche d’un développement touristique respectueux de l’environnement et générateur de bénéfices pour les communautés locales.

L’enjeu central réside dans la capacité de l’archipel à transformer son extraordinaire patrimoine naturel – récifs coralliens, tortues marines, cœlacanthe, forêts primaires – en avantage compétitif tout en protégeant ces ressources des menaces que représentent le tourisme de masse et les impacts climatiques.

Le potentiel écotouristique des Comores

Un patrimoine naturel exceptionnel

Les Comores possèdent des atouts écotouristiques remarquables qui demeurent largement méconnus sur le marché international. L’archipel abrite une biodiversité marine exceptionnelle, incluant des sites de ponte de tortues marines parmi les plus importants de l’océan Indien occidental, la présence du cœlacanthe (poisson préhistorique redécouvert en 1938), ainsi que des récifs coralliens d’une grande richesse biologique. La diversité terrestre comprend des forêts primaires, des espèces endémiques comme le livingstone (roussette géante), et des paysages volcaniques spectaculaires, notamment le Karthala sur Grande Comore.

Malgré ce potentiel considérable, les Comores restent “thoroughy ignored in the international literature” sur l’écotourisme, comme le souligne une étude universitaire de 2008. Cette invisibilité contraste avec des destinations insulaires comparables comme les Seychelles, Madagascar ou Zanzibar, qui ont su développer une notoriété internationale autour de leur patrimoine naturel.

Mohéli, île laboratoire de l’écotourisme

Mohéli s’est imposée comme le fer de lance de l’écotourisme comorien. Île la plus petite et la moins peuplée de l’archipel, elle a fait le choix stratégique d’un développement touristique centré sur la conservation et la participation communautaire. Le Parc marin de Mohéli, créé en 2001, constitue la première aire marine protégée du pays et sert de cadre institutionnel à cette approche.

La Maison de l’écotourisme de Mohéli, basée à Bandar es Salam, coordonne les initiatives locales et promeut un tourisme de petite échelle, privilégiant les hébergements communautaires comme les bungalows de Hoani. Le modèle développé à Mohéli repose sur l’implication directe des communautés villageoises dans la gestion des ressources touristiques et la répartition équitable des bénéfices économiques générés.

L’organisation Community Centred Conservation (C3-Comores), partenaire technique du parc, a produit en 2008 un rapport technique identifiant les “priorités pour un développement durable et équitable du secteur touristique à Mohéli”. Cette démarche participative a permis d’établir un diagnostic partagé et de définir des orientations respectueuses des aspirations communautaires et des impératifs écologiques.

Les impacts du changement climatique sur le tourisme

Vulnérabilités spécifiques des petits États insulaires

Le changement climatique représente une menace majeure pour le tourisme comorien, comme l’a démontré le projet de recherche AIACC (Assessments of Impacts and Adaptations to Climate Change) mené conjointement aux Seychelles et aux Comores. Cette étude a identifié plusieurs vulnérabilités spécifiques aux petits États insulaires en développement : élévation du niveau de la mer menaçant les infrastructures côtières, augmentation de la température de surface des océans provoquant le blanchissement des coraux, modification des régimes de précipitations affectant les ressources en eau douce, et intensification des événements climatiques extrêmes.

Ces impacts touchent directement les atouts touristiques de l’archipel. Le blanchissement corallien dégrade la qualité des sites de plongée, tandis que l’érosion côtière menace les plages et les hébergements littoraux. Les tortues marines, attraction majeure de Mohéli, sont également affectées par les modifications des conditions de ponte liées au réchauffement des sables et à l’élévation du niveau marin.

Effets en cascade sur l’économie touristique

Au-delà des impacts environnementaux directs, le changement climatique affecte l’économie touristique comorienne par des effets indirects. La dégradation des écosystèmes réduit l’attractivité de la destination, tandis que les événements climatiques extrêmes perturbent les infrastructures de transport, particulièrement critiques dans un archipel dépendant de liaisons maritimes et aériennes fragiles.

Le tourisme comorien, déjà confronté à de multiples contraintes (accessibilité limitée, infrastructures insuffisantes, instabilité politique récurrente), se trouve ainsi doublement vulnérable face aux chocs climatiques et à la concurrence d’autres destinations de l’océan Indien mieux établies sur le marché international.

Les 8èmes Assises internationales du Tourisme Durable (2022)

Organisation et portée de l’événement

Les 8èmes Assises internationales du Tourisme Durable et Responsable, organisées en 2022 par le Ministère de l’Agriculture, de la Pêche, de l’Environnement, du Tourisme et de l’Artisanat, ont marqué un tournant stratégique pour le secteur. Cet événement d’envergure internationale, auquel le Président Azali Assoumani est intervenu personnellement, a réuni acteurs publics, opérateurs privés, organisations internationales et représentants des communautés locales.

Les Assises ont été suivies d’un “eductour” de trois jours permettant aux participants de découvrir sur le terrain les réalisations et potentialités touristiques de l’archipel. Cette dimension pratique a favorisé une compréhension concrète des enjeux et des opportunités du tourisme durable aux Comores.

Diagnostic du secteur touristique

Les Assises ont établi un diagnostic approfondi de la situation du tourisme comorien, identifiant les principales problématiques : infrastructures insuffisantes et vétustes, faible professionnalisation des acteurs, déficit de promotion internationale, manque de coordination entre parties prenantes, et absence de données statistiques fiables. Le tourisme interne demeure embryonnaire, tandis que le tourisme externe reste dominé par la diaspora comorienne, avec une très faible représentation de touristes internationaux classiques.

Le tourisme de croisière, identifié comme segment à fort potentiel, reste marginal faute d’infrastructures portuaires adaptées et de circuits terrestres structurés. Cette situation contraste avec les performances d’autres destinations de l’océan Indien qui ont su développer ce croiseau de marché lucratif.

Plan d’action post-Assises

Les Assises ont abouti à l’élaboration d’un plan d’action structuré autour de cinq objectifs stratégiques :

Objectif 1 : Développer des infrastructures compétitives – Cet axe vise la modernisation et l’expansion des capacités d’accueil (hébergements, restaurants), l’amélioration des infrastructures de transport (aéroports, ports, routes), et le développement d’équipements touristiques (centres d’accueil, signalétique, équipements sportifs et de loisirs).

Objectif 2 : Préserver le patrimoine – La protection et la valorisation du patrimoine naturel et culturel constituent un pilier central du plan, reconnaissant que ces ressources forment le socle de l’attractivité touristique. Cela inclut le renforcement des aires protégées, la restauration de sites dégradés, et la sauvegarde du patrimoine architectural et immatériel.

Objectif 3 : Soutenir l’économie touristique – Le plan prévoit des mesures d’appui aux entrepreneurs touristiques, le développement de filières d’approvisionnement local (agriculture, pêche, artisanat), et la création d’emplois qualifiés dans le secteur. L’accent est mis sur la constitution de chaînes de valeur intégrées maximisant les retombées économiques locales.

Objectif 4 : Promouvoir la Destination Comores – Face au déficit de notoriété internationale, le plan inclut une stratégie de communication et de marketing territorial, le développement d’une identité de marque distinctive (“Destination Comores”), et le ciblage de marchés prioritaires (France, pays du Golfe, Afrique du Sud, Réunion).

Objectif 5 : Protéger notre environnement – Cet objectif traduit l’engagement en faveur d’un tourisme respectueux de l’environnement, intégrant des normes environnementales pour les opérateurs, la promotion de pratiques écotouristiques, et des mécanismes de compensation carbone.

Le plan inclut également un volet spécifique de relance post-Covid, reconnaissant les impacts dévastateurs de la pandémie sur le tourisme international, avec des mesures ciblées sur le marché français, principal bassin émetteur potentiel.

Les initiatives d’écotourisme communautaire

Le modèle du Parc marin de Mohéli

Le Parc marin de Mohéli (PMM) illustre une approche innovante de conservation marine associée au développement touristique durable. Couvrant une superficie marine significative autour de Mohéli, le parc protège des écosystèmes critiques tout en permettant des activités écotouristiques encadrées : observation des tortues marines, snorkeling sur les récifs, whale-watching en saison.

Le modèle de gestion du PMM repose sur une gouvernance participative impliquant les communautés villageoises riveraines dans la prise de décision et le partage des bénéfices touristiques. Des comités villageois de cogestion ont été établis, permettant aux populations locales de participer activement à la définition des règles d’accès et d’utilisation des ressources marines.

Cette approche de “conservation centrée sur la communauté” vise à créer des incitations économiques positives pour la protection de l’environnement. Les revenus générés par les droits d’entrée au parc et les services écotouristiques contribuent au financement d’infrastructures communautaires (écoles, dispensaires, adduction d’eau) et à la création d’emplois locaux (guides, gardiens, personnel d’hébergement).

Hébergements et services écotouristiques

L’offre d’hébergement écotouristique à Mohéli privilégie les structures de petite capacité intégrées dans leur environnement. Les bungalows de Hoani, mentionnés dans les rapports de C3-Comores, exemplifient cette approche : constructions utilisant des matériaux locaux, architecture respectueuse du paysage, approvisionnement en produits locaux, emploi de personnel villageois.

D’autres initiatives se sont développées sur le même modèle, offrant une expérience d’immersion dans la vie locale tout en générant des revenus directs pour les communautés. Cette approche contraste délibérément avec le modèle des grands complexes hôteliers isolés, jugé inadapté au contexte comorien et générateur de fuites économiques importantes.

Les services écotouristiques incluent également des activités de découverte culturelle (visites de villages, artisanat, gastronomie locale) et d’éducation environnementale, renforçant la dimension pédagogique du séjour touristique.

Les programmes d’appui international

Le programme SmartFish de la FAO

Le programme SmartFish de la Commission de l’océan Indien, mis en œuvre par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), a apporté un appui technique et financier significatif au développement de l’écotourisme comorien entre 2013 et au-delà. Un atelier national sur le programme d’appui à l’écotourisme s’est tenu les 10 et 11 septembre 2013, réunissant les acteurs nationaux du secteur pour définir les priorités d’intervention.

SmartFish a financé plusieurs études diagnostiques et programmes de renforcement des capacités, documentés dans ses rapports techniques. Le rapport SF-FAO/2013/17 présente une évaluation complète du secteur écotouristique comorien et propose un programme de soutien structuré autour du renforcement institutionnel, de la formation professionnelle, et du développement de produits écotouristiques.

L’approche de SmartFish s’inscrit dans une perspective régionale, valorisant les synergies entre pays de la Commission de l’océan Indien (Comores, Madagascar, Maurice, Réunion, Seychelles) et facilitant les échanges d’expériences et de bonnes pratiques. Cette dimension régionale permet aux Comores de bénéficier du retour d’expérience de destinations plus matures comme les Seychelles ou Maurice.

Autres partenaires techniques et financiers

D’autres organisations ont contribué au développement de l’écotourisme comorien. Le BP Conservation Leadership Programme a soutenu le projet “Operation Mohéli: Linking Conservation of Marine Flagship Species with Sustainable Development”, qui a produit plusieurs rapports techniques sur les priorités du secteur touristique à Mohéli.

L’organisation Community Centred Conservation (C3), enregistrée en Angleterre et au Pays de Galles, a établi un partenariat durable avec des organisations comoriennes, notamment l’Association d’Intervention pour le Développement et l’Environnement (AIDE) basée à Moroni, et le Parc marin de Mohéli. Ce partenariat a permis la réalisation d’études techniques, le renforcement des capacités locales, et la mise en œuvre de projets pilotes d’écotourisme communautaire.

L’Université des Comores, à travers son Institut Universitaire de Technologie et son Département Tourisme et Hôtellerie, contribue à la formation de professionnels qualifiés et à la recherche sur les stratégies de protection de l’environnement marin et le développement touristique durable. Des travaux universitaires, comme le rapport de stage effectué à C3 sur les “stratégies de protection de l’environnement marin des Comores” (2009-2010), témoignent de l’implication croissante des compétences académiques nationales dans la réflexion sur l’écotourisme.

Défis et perspectives

Contraintes structurelles persistantes

Malgré les avancées conceptuelles et les initiatives prometteuses, le développement de l’écotourisme comorien se heurte à des contraintes structurelles persistantes. L’accessibilité demeure problématique, avec des liaisons aériennes internationales limitées, coûteuses et irrégulières. Les infrastructures de base (routes, électricité, eau, télécommunications) restent déficientes, particulièrement sur les îles périphériques comme Mohéli et Anjouan.

Le déficit de formation professionnelle constitue un handicap majeur. L’offre de formation en tourisme, hôtellerie et langues étrangères demeure insuffisante au regard des besoins du secteur. Le manque de maîtrise des langues internationales (anglais notamment) limite la capacité d’accueil de clientèles non francophones.

La faiblesse institutionnelle, marquée par une coordination insuffisante entre acteurs publics, un cadre réglementaire incomplet, et des moyens budgétaires limités, freine la mise en œuvre effective des stratégies définies. L’instabilité politique récurrente et les tensions intercommunautaires constituent également des facteurs de risque pour le développement touristique.

Opportunités et leviers de développement

L’authenticité et le caractère préservé de l’archipel représentent paradoxalement un avantage compétitif face à des destinations touristiques surinvesties. Le positionnement sur un tourisme de niche, haut de gamme et à forte valeur ajoutée environnementale et culturelle, correspond aux tendances émergentes du marché touristique international post-pandémie.

La diaspora comorienne, estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes (France, pays du Golfe, Afrique de l’Est), constitue un marché captif à mieux exploiter et un vecteur de promotion de la destination auprès de réseaux élargis. Le développement du tourisme interne et régional (notamment depuis La Réunion) offre également des perspectives de diversification des marchés.

Les engagements internationaux en faveur du développement durable et de la biodiversité (Objectifs de développement durable, Convention sur la diversité biologique) créent des opportunités de financement pour des projets d’écotourisme associant conservation et développement. La reconnaissance internationale du modèle de Mohéli pourrait faciliter la mobilisation de ressources pour sa consolidation et sa réplication sur d’autres îles.

Vers un tourisme durable et équitable

L’avenir du tourisme comorien réside dans sa capacité à construire un modèle original, adapté aux réalités de l’archipel, valorisant ses atouts distinctifs tout en évitant les écueils observés dans d’autres destinations insulaires. Ce modèle doit concilier plusieurs impératifs : viabilité économique assurant des revenus significatifs pour le pays et les communautés, durabilité environnementale préservant les écosystèmes fragiles qui fondent l’attractivité touristique, et équité sociale garantissant une répartition juste des bénéfices et une participation effective des populations locales aux décisions.

Les 8èmes Assises internationales du Tourisme Durable de 2022 ont posé les jalons d’une vision partagée et d’une feuille de route ambitieuse. La traduction de ces orientations en réalisations concrètes dépendra de la mobilisation des acteurs nationaux, du soutien de la communauté internationale, et de la capacité collective à surmonter les obstacles structurels tout en préservant l’essence même de ce qui fait l’unicité des Comores : leur authenticité, leur richesse naturelle, et la chaleur de leur accueil.

Voir aussi

Sources

  • Ministère de l’Agriculture, de la Pêche, de l’Environnement, du Tourisme et de l’Artisanat (2022). Rapport des 8èmes Assises internationales du Tourisme Durable et Responsable
  • Community Centred Conservation (2008). Priorities for Sustainable and Equitable Development of the Tourism Sector on Mohéli, Union of the Comoros. C3 Technical Report Series No. 5
  • Sambaouma, H.M., Resler, M., Malik, A., Murray, J., Quintal, D., & Lenzen, M. (2008). A vision of ecotourism in the Comoros Islands
  • FAO SmartFish Programme (2013). Rapport de l’atelier national sur le programme d’appui à l’écotourisme aux Comores. Rapport SF-FAO/2013/20
  • Payet, R.A. (année). Impact of Climate Change on Tourism in Seychelles and Comoros. AIACC Project No. SIS90
  • Al’yas’aa Ben Ahmed (2009-2010). Étude de stratégies de protection de l’environnement marin des Comores. Université des Comores
  • FAO SmartFish (2013). Comoros Ecotourism Evaluation & Support Programme. Report SF-FAO/2013/17