Table des matières

Introduction

Kashkazi est un hebdomadaire comorien qui a marqué le paysage médiatique de l’archipel des Comores au milieu des années 2000. Fondé en 2005, ce journal se distingue par sa couverture des quatre îles de l’archipel (Ngazidja, Ndzuani, Mwali et Maore) et son slogan emblématique : “Les vents n’ont pas de frontière, l’information non plus”. Le titre même du journal fait référence aux vents kashkazi, ces alizés qui soufflent sur l’océan Indien et qui symbolisent la circulation libre de l’information à travers les frontières insulaires.

Au-delà de son rôle de média d’information générale, Kashkazi s’inscrit dans un contexte où les recherches linguistiques sur les langues comoriennes, notamment le shingazidja (la variante parlée à Ngazidja/Grande Comore), connaissent un développement académique significatif. Cette période voit émerger des travaux universitaires approfondis sur la morpho-syntaxe et les structures grammaticales du comorien, contribuant à une meilleure connaissance scientifique de ces langues bantou encore peu documentées.

La revue Kashkazi : un journal des quatre îles

Caractéristiques éditoriales

Kashkazi se présente comme “le journal des quatre îles de la lune”, une appellation poétique qui désigne l’ensemble de l’archipel des Comores. Les numéros disponibles de 2005 révèlent une publication hebdomadaire, paraissant du jeudi au mercredi, avec une tarification différenciée selon les territoires : 400 francs comoriens pour Ngazidja, Ndzuani et Mwali, 1,50 euro pour Maore (Mayotte) et 2 euros pour la France métropolitaine.

Cette structure tarifaire reflète la réalité géopolitique de l’archipel, partagé entre l’Union des Comores et le département français de Mayotte. Le journal adopte une démarche éditoriale inclusive, refusant de considérer les frontières politiques comme des obstacles à l’information régionale.

Ligne éditoriale et contenus

Les numéros de 2005 témoignent d’une couverture diversifiée de l’actualité comorienne. Le numéro 3 (semaine du 18 août 2005) aborde des questions de société comme la médecine traditionnelle, les réformes de la fonction publique, et inclut une rubrique culturelle consacrée au hip-hop avec le retour de Cheick MC. Le numéro 7 (semaine du 15 septembre 2005) traite de questions environnementales majeures comme la possible migration du cœlacanthe, ainsi que de problématiques judiciaires et patrimoniales.

Les numéros 8 et 13 révèlent l’attention portée aux questions migratoires et politiques sensibles : le débat sur le séparatisme, la situation des sans-papiers à Mayotte, et le dramatique épisode du Mhandana, embarcation perdue en mer avec 46 personnes à bord. Le journal n’hésite pas à interroger l’État comorien sur son impuissance face à certaines crises maritimes.

Innovation numérique

Kashkazi se distingue également par son innovation dans le domaine numérique. En 2005, le journal lance “Le Canal” (http://canal.malango.net), décrit comme “un nouveau quotidien d’information en ligne ouvert sur la région”. Cette lettre numérique quotidienne, diffusée du mardi au samedi par courrier électronique, propose articles développés, brèves, photos, rubriques et informations météorologiques. Cette initiative précoce dans le journalisme numérique démontre la volonté de Kashkazi de s’adapter aux nouvelles technologies de l’information.

Recherches linguistiques sur le shingazidja

Le shingazidja dans le groupe des langues comoriennes

Le shingazidja est la variante du comorien parlée à Ngazidja (Grande Comore), la plus grande île de l’archipel. Comme les autres variantes comoriennes (shindzuani, shimwali, shimaore), le shingazidja appartient à la famille des langues bantou et présente des caractéristiques grammaticales complexes qui ont attiré l’attention de linguistes internationaux.

Les travaux académiques des années 1990-1991

Deux recherches majeures sur le shingazidja ont été réalisées au tournant des années 1990, marquant une étape importante dans la documentation scientifique de cette langue.

La thèse de Peter Kraal (1991)

Peter Kraal a soutenu en 1991 à l’Université de Leiden (Pays-Bas) un mémoire de Master intitulé “On adjuncts in Shingazidja” (Sur les adjonctions en shingazidja). Ce travail, consacré à l’étude des adjonctions grammaticales, s’intéresse aux éléments syntaxiques qui viennent compléter ou modifier les constituants principaux de la phrase en shingazidja. Les adjonctions représentent un aspect crucial de la syntaxe, permettant d’enrichir l’expression linguistique au-delà des structures de base sujet-verbe-complément.

La recherche de Said Zaina Djahaouria (1990)

Parallèlement, Said Zaina Djahaouria a présenté en 1990 à l’Université de Provence (Aix-Marseille) un DEA (Diplôme d’Études Approfondies) intitulé “Morpho-syntaxe des phrases à personnels comme fondement des phrases à nominaux en Ngazidja”. Cette recherche se concentre sur la relation entre deux types de structures phrastiques en shingazidja : les phrases construites avec des pronoms personnels et celles construites avec des noms (nominaux).

L’hypothèse centrale de Djahaouria est que les structures à pronoms personnels constituent le fondement des structures nominales, suggérant une hiérarchie ou une dérivation syntaxique où les formes pronominales seraient plus fondamentales que les formes nominales. Cette approche révèle la complexité du système morpho-syntaxique du shingazidja, où les marques de personne jouent un rôle central dans l’organisation grammaticale.

Portée scientifique et diffusion

Ces deux travaux ont fait l’objet d’un compte-rendu critique rédigé par Michel Lafon, chercheur spécialiste des langues africaines affilié à l’Université de Pretoria. Ce compte-rendu a été publié en 1991 dans la revue Études Océan Indien, une publication académique spécialisée dans les recherches sur la région de l’océan Indien occidental. La documentation est aujourd’hui archivée sur la plateforme HAL (Hyper Articles en Ligne) sous la référence halshs-00865123, garantissant sa préservation et son accessibilité pour la communauté scientifique internationale.

Ces recherches contribuent à la documentation des langues comoriennes, encore insuffisamment étudiées malgré leur intérêt linguistique. Elles permettent de mieux comprendre les mécanismes grammaticaux spécifiques au shingazidja et, par extension, aux autres variantes du comorien.

Convergences entre médias et recherche linguistique

Un contexte de valorisation culturelle

L’émergence de Kashkazi en 2005 et les recherches linguistiques des années 1990 s’inscrivent dans un mouvement plus large de valorisation des cultures et langues comoriennes. Alors que les médias permettent une circulation accrue de l’information en français mais aussi en langues locales, les recherches académiques offrent une légitimité scientifique aux langues comoriennes, contribuant à leur reconnaissance et à leur préservation.

Défis de standardisation

Les travaux sur le shingazidja soulèvent indirectement la question de la standardisation de l’écriture des langues comoriennes. Si la presse comme Kashkazi utilise principalement le français, la documentation linguistique académique nécessite une transcription rigoureuse du comorien, posant des défis de notation et d’uniformisation orthographique.

Voir aussi

Sources

  • Kashkazi, numéros 3, 7, 8 et 13 (2005)
  • Kraal, Peter. “On adjuncts in Shingazidja”, MA thesis, Université de Leiden, 1991
  • Said Zaina Djahaouria. “Morpho-syntaxe des phrases à personnels comme fondement des phrases à nominaux en Ngazidja”, DEA, Université de Provence, 1990
  • Lafon, Michel. Compte-rendu des travaux de Kraal et Djahaouria, Études Océan Indien, n°12, 1991, pp. 191-192