Table des matières

Introduction

Les recensements généraux de population constituent des instruments essentiels pour la connaissance démographique et le développement socio-économique des Comores. Entre 1958 et 1980, trois recensements exhaustifs ont été réalisés dans l’archipel, fournissant des données précieuses sur l’évolution de la population comorienne durant une période marquée par des transformations politiques majeures, notamment l’accession à l’indépendance en 1975.

Le premier recensement de 1958 a été organisé sous administration française par l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE), avec le soutien de l’Office de la Recherche Scientifique dans les Territoires d’Outre-Mer (ORSTOM). Cette opération pionnière a été suivie par un second recensement en 1966, également sous administration française. Le recensement de 1980, dont les résultats ont été publiés en 1985, marque quant à lui la première opération statistique d’envergure réalisée par les Comores indépendantes, couvrant les trois îles de Grande Comore, Anjouan et Mohéli, Mayotte étant restée sous administration française.

Ces données historiques permettent d’observer les dynamiques démographiques de l’archipel sur plus de deux décennies, période durant laquelle la population a connu une croissance significative et des transformations dans sa répartition géographique et sa structure.

Le recensement de 1958

Organisation et méthodologie

Le recensement de 1958 a été réalisé à la demande des autorités des Comores et placé sous la direction de Mademoiselle Coëffic, administrateur de l’INSEE, en collaboration avec Monsieur Jolivot, administrateur chef du Service Statistique de Madagascar, et Monsieur Crauzet, élève administrateur de la France d’Outre-Mer. L’initiative de cette opération revenait à l’ORSTOM, représenté par Monsieur P. Marietti, administrateur de l’INSEE, tandis que le financement était assuré par le Fonds d’Investissement et de Développement Économique et Social (FIDES).

Le questionnaire utilisé comprenait deux parties principales : une feuille de foyer proprement dite mentionnant pour chaque personne composant le foyer le nom, le prénom et d’autres informations individuelles. L’opération a couvert environ 48 000 feuilles de foyer, représentant l’ensemble de la population des quatre îles de l’archipel.

Traitement des données

Le dépouillement des données s’est effectué selon deux modalités complémentaires. Un dépouillement manuel a été réalisé par la Direction Régionale de l’INSEE à Limoges, nécessitant environ 1 800 heures de travail et s’étalant sur deux mois. Cette opération visait à établir des tableaux statistiques donnant, par village et par île, la répartition des personnes domiciliées selon le sexe, l’âge et le lieu de naissance.

Parallèlement, une exploitation mécanographique a été conduite sur un échantillon. Cette dernière portait sur environ 40 000 personnes, dont 24 000 dans le cadre d’un sondage général et environ 19 750 personnes pour des enquêtes spécifiques sur les migrations. Le chiffrement des feuilles de foyer pour cette exploitation mécanographique a représenté environ 4 000 heures de travail, dont 2 000 heures pour la Direction Régionale de Limoges, avec un délai d’exécution de trois mois.

Le recensement de 1966

Contexte et réalisation

Le recensement de 1966 constitue la deuxième opération exhaustive de dénombrement de la population comorienne, toujours réalisée sous administration française. Comme pour le recensement précédent, cette opération a permis de collecter des données sur l’ensemble des îles de l’archipel, incluant Mayotte.

Enquêtes complémentaires sur le mouvement naturel

L’enregistrement des évènements d’état-civil étant très fragmentaire aux Comores dans les années 1960, des sondages complémentaires ont été menés lors des recensements de 1958 et 1966 pour pallier cette carence. Ces enquêtes portaient spécifiquement sur la fécondité et la mortalité de la population. Toutefois, il est apparu que les chiffres ainsi obtenus étaient sous-estimés, nécessitant un travail d’analyse démographique approfondi pour parvenir à des estimations plus fiables.

Données sur la mortalité

Les données brutes issues du sondage de 1966 sur la mortalité révèlent un taux brut de mortalité pour l’ensemble des Comores de 14,9 pour 1000 personnes, avec des variations selon les îles : 16,7 pour 1000 à Grande Comore et 13,4 pour 1000 à Anjouan. Ces taux montrent également des différences selon le sexe, avec 16,2 pour 1000 pour les hommes et 13,7 pour 1000 pour les femmes.

Après ajustement démographique, tenant compte des sous-déclarations, le taux de mortalité pour l’ensemble des Comores a été réévalué à 23,4 pour 1000 personnes, avec 20,5 pour 1000 à Anjouan. Ces données ajustées reflètent plus fidèlement la réalité démographique de l’époque et soulignent l’importance des méthodes d’analyse démographique pour corriger les insuffisances de l’état-civil.

Le recensement de 1980

Premier recensement post-indépendance

Le recensement général de la population et de l’habitat de 1980 représente une étape majeure dans l’histoire statistique des Comores. Effectué sur le terrain à partir du 15 septembre 1980, date de référence, il constitue le premier recensement réalisé par les Comores indépendantes, cinq ans après la proclamation de l’indépendance en 1975.

Méthodologie et traitement

Les questionnaires ont été rassemblés à la Direction Générale de la Statistique à Moroni et traités sur place, marquant une autonomie technique nouvelle pour le pays. L’entrée des données sur micro-ordinateurs a duré deux ans, illustrant les défis logistiques et techniques de cette opération d’envergure menée avec des ressources limitées. Le consultant démographe Fabrice Tallon, des Nations Unies, a apporté son expertise à l’analyse des résultats.

Résultats démographiques

Le recensement de 1980 a couvert les trois îles constituant la République Fédérale Islamique des Comores, Mayotte étant restée provisoirement sous administration française (un recensement séparé y ayant été effectué par l’INSEE en juillet 1978). Les résultats, publiés en 1985 dans le Bulletin de Liaison de Démographie Africaine de l’Institut de Formation et de Recherche Démographiques (IFORD), révèlent une population totale de 335 452 habitants répartis comme suit :

  • Grande Comore : 182 958 habitants sur 1 147 km², soit une densité de 159 habitants par km²
  • Anjouan : 135 958 habitants sur 424 km², soit une densité de 321 habitants par km²
  • Mohéli : 16 536 habitants sur 290 km², soit une densité de 57 habitants par km²

Ces chiffres montrent une répartition inégale de la population, avec Anjouan présentant la densité la plus élevée de l’archipel, près de deux fois supérieure à celle de Grande Comore et plus de cinq fois supérieure à celle de Mohéli.

Analyse comparative et évolution démographique

Les trois recensements successifs de 1958, 1966 et 1980 permettent d’observer une période de transition démographique aux Comores. Bien que les chiffres précis de population totale pour 1958 et 1966 ne soient pas détaillés dans les sources disponibles, les données sur les opérations de recensement (environ 40 000 personnes recensées dans le cadre du sondage de 1958, 48 000 feuilles de foyer) suggèrent une population significativement inférieure à celle de 1980.

Les méthodologies ont évolué au fil des recensements, passant d’un dépouillement essentiellement manuel en 1958 à l’utilisation de micro-ordinateurs en 1980. Cette évolution technologique a permis une analyse plus fine des données, même si elle s’est accompagnée de délais de traitement importants (deux ans pour la saisie des données en 1980).

La question de la qualité des données constitue un enjeu récurrent. Les enquêtes complémentaires sur le mouvement naturel de la population ont révélé l’importance des sous-déclarations, notamment pour les naissances et les décès, nécessitant des ajustements démographiques substantiels. Cette problématique de la fiabilité des données d’état-civil demeure un défi pour l’analyse démographique dans l’archipel.

Implications pour les politiques publiques

Ces recensements historiques ont fourni des bases statistiques essentielles pour la planification du développement économique et social des Comores. Les données sur la répartition géographique de la population, notamment les fortes densités d’Anjouan, ont mis en évidence des déséquilibres territoriaux nécessitant des politiques d’aménagement adaptées.

Les informations sur la structure par âge et par sexe, sur les migrations internes et externes, et sur le mouvement naturel de la population ont permis d’anticiper les besoins en infrastructures sociales (éducation, santé) et économiques. La transition entre l’administration coloniale et l’indépendance s’est ainsi accompagnée d’une appropriation progressive des outils statistiques par les autorités comoriennes.

Conclusion

Les recensements de 1958, 1966 et 1980 constituent des jalons essentiels de l’histoire démographique des Comores. Malgré les défis méthodologiques et les contraintes techniques, ces opérations ont permis de constituer une base de connaissances sur l’évolution de la population de l’archipel durant une période charnière de son histoire. Le passage d’une gestion coloniale à une maîtrise nationale des outils statistiques, symbolisé par le recensement de 1980, témoigne de la volonté des autorités comoriennes de disposer d’instruments fiables pour guider leur développement. Ces données historiques demeurent aujourd’hui des références précieuses pour comprendre les dynamiques démographiques de long terme de l’archipel.

Voir aussi

Sources

  • Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE), Recensement de la population des Comores 1958, Paris, 1960
  • Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE), Recensement Général de la population 1958 - Iles Comores, Instructions n° 976/201 et n° 1669/201, Paris, 1960
  • Territoire des Comores, Mouvement de la population 1966, Rubrique 752.70, 1966
  • Tallon, Fabrice, “La population des Comores”, Bulletin de Liaison de Démographie Africaine, Institut de Formation et de Recherche Démographiques (IFORD), n° 48-49, juillet-décembre 1985