Table des matières

Introduction

L’Union des Comores, petit archipel de l’océan Indien, fait face à des défis majeurs en matière de développement agricole et d’adaptation au changement climatique. En tant que petit État insulaire en développement (PEID), le pays présente une vulnérabilité particulière aux impacts climatiques, tout en dépendant fortement de son secteur agricole et de ses ressources naturelles pour sa subsistance et son développement économique. Cette double réalité impose une approche intégrée combinant développement des filières productives, notamment l’élevage, et stratégies d’adaptation climatique.

Face à ces enjeux, les autorités comoriennes ont déployé plusieurs programmes structurants : des initiatives d’appui au développement de l’élevage visant à améliorer la sécurité alimentaire, l’élaboration d’une Contribution Déterminée au niveau National (CDN) actualisée pour la période 2021-2030, et la mise en place d’un processus de Plan National d’Adaptation (PNA). Parallèlement, la gestion du Parc national Karthala illustre les efforts de conservation des ressources naturelles, avec des implications importantes pour l’agriculture, l’écotourisme et la résilience climatique.

Ces programmes s’inscrivent dans un contexte marqué par des contraintes territoriales (superficie limitée, relief volcanique), une pression démographique croissante, et des pratiques agricoles traditionnelles nécessitant modernisation et adaptation aux nouvelles réalités climatiques.

Contexte sectoriel de l’élevage aux Comores

État des lieux des filières d’élevage

Le secteur de l’élevage aux Comores se caractérise par une diversité d’activités centrées principalement sur les ruminants (bovins, caprins) et les volailles. L’évaluation du Programme d’Appui au Développement de l’Élevage menée par Vétérinaires Sans Frontières-Belgium révèle une situation contrastée. Les effectifs animaux et leur répartition géographique reflètent des pratiques d’élevage largement extensives, adaptées aux conditions insulaires mais présentant des limites en termes de productivité.

Le mode de conduite et d’alimentation du cheptel demeure essentiellement traditionnel, avec une mobilité des animaux conditionnée par la disponibilité des pâturages et des points d’eau. Cette approche, si elle témoigne d’une adaptation aux contraintes locales, limite néanmoins les performances zootechniques et expose les éleveurs à des variations saisonnières importantes.

Défis sanitaires et de production

La situation sanitaire constitue un enjeu majeur pour le développement de l’élevage. L’absence ou l’insuffisance de services vétérinaires réguliers, les difficultés d’accès aux intrants (aliments concentrés, médicaments vétérinaires, équipements), et le manque de formation des éleveurs limitent le potentiel productif du secteur. Les pathologies récurrentes affectant les ruminants et les volailles entraînent des pertes économiques significatives et fragilisent la sécurité alimentaire des ménages ruraux.

Le Programme d’Appui au Développement de l’Élevage visait précisément à renforcer les capacités techniques des acteurs, améliorer l’accès aux soins vétérinaires, et promouvoir des pratiques d’élevage plus performantes et durables. Les résultats de cette évaluation fournissent des enseignements précieux pour l’orientation des futures interventions dans le secteur.

Contribution Déterminée au niveau National (CDN) 2021-2030

Ambition d’atténuation et contexte climatique

La CDN actualisée de l’Union des Comores, élaborée par le Ministère de l’Agriculture, de la Pêche, de l’Environnement, du Tourisme et de l’Artisanat, traduit l’engagement du pays dans la lutte contre le changement climatique dans le cadre de l’Accord de Paris. Le document de synthèse 2021-2030 détaille les circonstances nationales particulières de l’archipel : situation géographique insulaire, population en croissance rapide, économie vulnérable, et climat tropical exposé à des risques cycloniques et à la variabilité pluviométrique.

La vulnérabilité au changement climatique est particulièrement marquée aux Comores, où les effets attendus incluent l’élévation du niveau de la mer, l’intensification des événements extrêmes, la modification des régimes de précipitations, et l’augmentation des températures. Ces impacts menacent directement les activités agricoles, la disponibilité en eau, la sécurité alimentaire, et les infrastructures côtières.

Scénarios d’émissions et mesures sectorielles

L’évolution des émissions de gaz à effet de serre selon le scénario de Cours Normal des Affaires (CNA) montre une trajectoire croissante liée au développement économique et démographique du pays. Face à cette tendance, la CDN présente une projection des émissions avec mesures d’atténuation, identifiant les secteurs prioritaires d’intervention.

La répartition sectorielle d’atténuation couvre plusieurs domaines clés : l’énergie (promotion des énergies renouvelables), les transports, l’agriculture et l’élevage (pratiques climato-intelligentes, gestion améliorée des terres), la foresterie (conservation et reboisement), et la gestion des déchets. Pour le secteur agricole et de l’élevage, les mesures proposées incluent l’amélioration de la gestion des effluents d’élevage, l’adoption de techniques agricoles réduisant les émissions de méthane et de protoxyde d’azote, et la promotion de l’agroforesterie.

Processus de Plan National d’Adaptation (PNA)

Points d’entrée politiques et planification

Le processus PNA aux Comores s’inscrit dans un cadre institutionnel et politique en évolution. Le rapport de recensement et les recommandations de feuille de route pour faire avancer le processus PNA identifient plusieurs points d’entrée pour les politiques et la planification liés au changement climatique. Ces points d’ancrage incluent les stratégies sectorielles existantes (agriculture, pêche, eau, énergie), les plans de développement nationaux, et les engagements internationaux du pays.

L’intégration du changement climatique dans les politiques publiques demeure toutefois inégale selon les secteurs. Le processus PNA vise précisément à systématiser cette intégration et à renforcer la cohérence des interventions d’adaptation à moyen et long terme.

Mécanismes institutionnels et parties prenantes

Les mécanismes institutionnels pour la gestion du changement climatique aux Comores impliquent plusieurs ministères (Agriculture, Environnement, Énergie, Santé), des agences techniques nationales, des organisations de la société civile, et des partenaires internationaux. L’identification des parties prenantes révèle un paysage institutionnel fragmenté, nécessitant une meilleure coordination pour assurer l’efficacité des interventions d’adaptation.

Le recensement des acteurs pertinents pour le PNA met en évidence l’importance d’impliquer les communautés locales, les organisations paysannes, les autorités décentralisées, et le secteur privé dans la conception et la mise en œuvre des mesures d’adaptation.

Analyse SWOT et identification des lacunes

L’analyse des forces, faiblesses, opportunités et menaces (SWOT) du processus PNA aux Comores révèle plusieurs constats. Parmi les forces figurent l’existence d’un cadre politique favorable, la sensibilisation croissante aux enjeux climatiques, et la présence d’initiatives pilotes d’adaptation. Les faiblesses identifiées incluent des capacités techniques et financières limitées, un accès insuffisant aux données climatiques de qualité, et des difficultés de coordination interinstitutionnelle.

L’analyse des lacunes met en évidence des besoins prioritaires : renforcement des capacités d’analyse et de planification, amélioration des systèmes d’information climatique, mobilisation de financements pour l’adaptation, développement de technologies appropriées, et intégration systématique de l’adaptation dans les politiques sectorielles. Le statut de l’intégration du changement climatique montre des progrès inégaux selon les secteurs, avec des avancées notables dans l’agriculture et l’environnement, mais des retards dans d’autres domaines comme l’aménagement du territoire ou la santé.

Les initiatives existantes pertinentes pour le PNA comprennent divers projets d’adaptation financés par des partenaires internationaux, portant sur la gestion intégrée des ressources en eau, l’agriculture climato-intelligente, la restauration des écosystèmes côtiers, et le renforcement de la résilience des communautés vulnérables.

Gestion du Parc National Karthala

Caractéristiques écologiques et statut de protection

Le Parc national Karthala, situé sur l’île de N’gazidja (Grande Comore), constitue un espace naturel d’importance majeure pour la conservation de la biodiversité et la gestion des ressources naturelles aux Comores. Le Plan d’aménagement et de gestion élaboré en 2017 et ses annexes techniques fournissent une documentation détaillée sur les caractéristiques de cet espace protégé.

Le Karthala bénéficie notamment du statut de Site Ramsar, reconnaissant l’importance de ses zones humides pour la conservation de la biodiversité mondiale. Les inventaires floristiques révèlent une richesse botanique remarquable, avec de nombreuses espèces endémiques adaptées aux conditions écologiques particulières du massif volcanique. Les études complémentaires sur la capacité de régénération naturelle des formations végétales apportent des éléments essentiels pour orienter les stratégies de conservation et de restauration.

Dynamique forestière et pressions anthropiques

L’étude de l’évolution progressive et régressive de la forêt du Karthala entre 1969 et 2017 documente les transformations majeures subies par les écosystèmes forestiers sur près d’un demi-siècle. Cette analyse diachronique met en évidence une régression significative du couvert forestier, attribuable à plusieurs facteurs : extension des cultures vivrières et de rente, prélèvements de bois de feu et de construction, surpâturage, et incendies.

Cette dynamique forestière négative a des implications directes pour l’agriculture et l’élevage : réduction des services écosystémiques (régulation hydrique, protection des sols, pollinisation), augmentation de l’érosion, modification du microclimat local, et diminution de la disponibilité en ressources ligneuses pour les communautés riveraines.

Faune, zonage et intégration des usages

L’étude détaillée de la faune du Karthala inventorie les espèces animales présentes, incluant mammifères, oiseaux, reptiles, amphibiens et invertébrés. Plusieurs espèces endémiques ou menacées justifient les efforts de conservation, tout en posant des défis de cohabitation avec les activités humaines (prédation sur les cultures et le bétail).

L’étude préliminaire pour la délimitation et le zonage du parc vise à concilier les objectifs de conservation avec les besoins des populations locales. Les études floristiques spécifiques de zones comme Nyoumbadjou et Hantsogoma affinent la connaissance des écosystèmes particuliers nécessitant une protection renforcée.

La liste complète des villages et communes de N’gazidja et les données de population estimée permettent d’évaluer les pressions démographiques sur les ressources du parc et d’orienter les programmes de développement communautaire compatibles avec la conservation.

Tourisme et valorisation durable du patrimoine naturel

Potentiel touristique des merveilles naturelles

L’étude sectorielle du tourisme aux Comores, “Discovering the tourism potential of natural wonders”, analyse la contribution actuelle et potentielle du tourisme à l’économie nationale. Le secteur touristique, bien que modeste comparé à d’autres destinations de l’océan Indien, recèle un potentiel significatif basé sur la richesse du patrimoine naturel de l’archipel.

La contribution du tourisme au PIB demeure limitée, mais les perspectives de croissance sont réelles, notamment grâce à des atouts comme le volcan Karthala, les plages préservées, la faune marine (observation des baleines, des tortues, des cœlacanthes), et les traditions culturelles vivantes. Les revenus fiscaux générés par le tourisme représentent une source potentielle de financement pour les programmes de conservation et de développement rural.

Écotourisme et conservation des ressources naturelles

Le développement d’un tourisme durable, axé sur la découverte du patrimoine naturel et culturel, offre des opportunités de valorisation économique compatible avec la conservation. L’écotourisme au Parc national Karthala, par exemple, peut générer des revenus pour les communautés riveraines tout en sensibilisant les visiteurs à l’importance de la protection environnementale.

Les défis incluent le développement d’infrastructures touristiques appropriées, la formation de guides locaux, l’établissement de circuits d’interprétation de la nature, et la mise en place de mécanismes de redistribution équitable des bénéfices touristiques. L’intégration du tourisme dans les stratégies d’adaptation climatique peut également contribuer à diversifier les revenus des populations rurales dépendantes de l’agriculture.

Synergie agriculture-environnement et adaptation climatique

Pratiques climato-intelligentes et gestion des terres

L’intégration des enjeux climatiques dans le développement agricole nécessite l’adoption de pratiques climato-intelligentes combinant productivité, adaptation et atténuation. Ces pratiques incluent l’agroforesterie (association d’arbres et de cultures), la gestion améliorée de la fertilité des sols (compostage, cultures de couverture), les techniques de conservation des eaux et des sols (terrasses, haies vives), et la diversification des cultures et des variétés pour réduire les risques.

Pour l’élevage, les approches d’adaptation comprennent l’amélioration génétique favorisant les races résistantes aux stress thermiques et aux maladies, la gestion intégrée des pâturages, l’alimentation stratégique réduisant la dépendance aux ressources naturelles dégradées, et l’amélioration de la santé animale pour limiter les pertes liées aux pathologies exacerbées par les changements climatiques.

Conservation de la biodiversité et services écosystémiques

La préservation des écosystèmes naturels, notamment les forêts du Karthala, contribue directement à l’adaptation climatique du secteur agricole. Les services écosystémiques fournis incluent la régulation du cycle de l’eau (maintien des débits des cours d’eau pendant la saison sèche), la protection contre l’érosion (stabilité des versants cultivés), la pollinisation des cultures, et la régulation des ravageurs par les prédateurs naturels.

Les corridors écologiques reliant les zones protégées aux espaces agricoles favorisent ces services tout en permettant la circulation de la faune et la conservation de la diversité génétique. Les programmes de reboisement et de restauration des écosystèmes dégradés, intégrant des espèces utiles pour les populations (fruitiers, plantes médicinales, essences forestières à croissance rapide), créent des synergies entre conservation et développement.

Défis de mise en œuvre et besoins de renforcement

Capacités techniques et institutionnelles

La mise en œuvre effective des programmes de développement agricole et d’adaptation climatique se heurte à plusieurs contraintes de capacités. Les besoins identifiés incluent le renforcement des compétences techniques des agents de vulgarisation agricole et des services vétérinaires, l’amélioration des systèmes de collecte et d’analyse des données (climat, productions agricoles, santé animale), et le développement d’outils d’aide à la décision adaptés au contexte insulaire.

Les mécanismes institutionnels de coordination entre les différents ministères et agences impliqués dans l’agriculture, l’environnement et le changement climatique nécessitent consolidation. La décentralisation des responsabilités de gestion des ressources naturelles vers les collectivités locales et les communautés requiert un accompagnement en termes de formation, de moyens financiers et de cadres juridiques clarifiés.

Financement et mobilisation des ressources

Le financement demeure un défi majeur pour la mise en œuvre des programmes. Les ressources budgétaires nationales limitées imposent une forte dépendance à l’aide internationale. L’accès aux financements climatiques internationaux (Fonds Vert pour le Climat, Fonds d’Adaptation, Fonds pour l’Environnement Mondial) nécessite le renforcement des capacités de formulation de projets bancables et de gestion fiduciaire.

Les mécanismes innovants de financement, tels que les paiements pour services environnementaux, les taxes touristiques affectées à la conservation, ou les systèmes de microfinance adaptés aux besoins des agriculteurs et éleveurs, offrent des pistes complémentaires pour diversifier les sources de ressources.

Bilan et perspectives

Les programmes de développement agricole et d’adaptation climatique aux Comores témoignent d’une prise de conscience des enjeux et d’efforts notables de planification stratégique. La CDN actualisée, le processus PNA, le Plan d’aménagement du Parc national Karthala, et les initiatives d’appui à l’élevage constituent des cadres d’intervention structurants.

Toutefois, le passage de la planification à la mise en œuvre effective demeure le défi principal. Les lacunes en termes de capacités, de financements, de coordination institutionnelle, et d’appropriation communautaire limitent l’impact des interventions. La nécessaire synergie entre développement agricole, conservation de la biodiversité, adaptation climatique et développement touristique requiert une approche territoriale intégrée, ancrée dans les réalités socio-économiques et écologiques de chaque île et de chaque région.

Les perspectives d’avenir dépendront de la capacité du pays à mobiliser les ressources nécessaires, à renforcer les compétences locales, à impliquer effectivement les populations dans la gestion durable de leurs ressources, et à inscrire les actions dans le long terme malgré les urgences quotidiennes. Le contexte insulaire, s’il multiplie les vulnérabilités, offre aussi des opportunités d’innovation et d’expérimentation de modèles de développement durable adaptés aux réalités des petits États insulaires en développement.

Voir aussi

Sources

  • Annexes du Plan d’aménagement et de gestion du Parc national Karthala (2017)
  • Évaluation du Programme d’Appui au Développement de l’Élevage aux Comores, Ledroit P. et Brastel O., Vétérinaires Sans Frontières-Belgium
  • Contribution Déterminée au niveau National (CDN actualisée), Ministère de l’Agriculture, de la Pêche, de l’Environnement, du Tourisme et de l’Artisanat, Union des Comores, 2021-2030
  • Le processus de Plan National d’Adaptation aux Comores - Rapport de recensement et recommandations de feuille de route
  • Comoros Tourism Sector Review: Discovering the tourism potential of natural wonders, Indian Ocean Islands Tourism Sector Review, Banque mondiale (juillet 2013)