Table des matières

Introduction

Les eaux profondes entourant Ngazidja (Grande Comore) abritent l’un des écosystèmes démersaux les plus remarquables de l’océan Indien occidental. Depuis la fin du XXe siècle, les observations scientifiques menées à l’aide de submersibles de recherche, notamment les engins Geo et Jago, ont permis de documenter une faune ichtyologique exceptionnelle évoluant entre 100 et 400 mètres de profondeur. Cet habitat profond se caractérise par des fonds rocheux accidentés, des canyons sous-marins, des grottes et des surplombs qui offrent refuge à une communauté complexe d’espèces démersales.

L’intérêt scientifique pour ces profondeurs s’est intensifié avec l’étude du cœlacanthe (Latimeria chalumnae), ce “fossile vivant” découvert vivant en 1938 et dont plusieurs populations ont été identifiées dans la région. Les recherches menées à Ngazidja ont non seulement révélé des aspects cruciaux de l’écologie du cœlacanthe, mais ont également permis de cataloguer une riche diversité de poissons démersaux, dont plusieurs espèces représentent de nouvelles observations pour les Comores ou pour ces profondeurs. Ces découvertes s’inscrivent dans un effort régional de compréhension de la biodiversité des profondeurs marines, incluant les travaux menés à Madagascar et en Afrique du Sud.

L’habitat démersal profond de Ngazidja

Caractéristiques morphologiques et bathymétriques

L’habitat démersal de Ngazidja se situe principalement entre 150 et 400 mètres de profondeur, dans une zone où la morphologie sous-marine crée des conditions particulièrement favorables à la vie marine. Les fonds se caractérisent par leur nature rocheuse accidentée, parsemée de grottes, de surplombs et de crevasses qui constituent autant de refuges pour les espèces benthiques et démersales. Cette topographie complexe résulte de l’origine volcanique de l’île et offre une mosaïque d’habitats diversifiés.

Les poissons démersaux comprennent à la fois les espèces benthiques sédentaires qui reposent sur le fond, comme les raies et les poissons-scorpions, et les espèces necto-benthiques plus mobiles qui nagent juste au-dessus du substrat, telles que les anguilles, les requins, les mérous et les vivaneaux. Cette distinction reflète différentes stratégies d’exploitation des ressources dans un environnement où la collecte d’échantillons, particulièrement des petites espèces cryptiques, reste une entreprise difficile. Par conséquent, une grande partie de cette faune demeurait mal connue ou non décrite avant les campagnes d’observation par submersible.

Conditions environnementales physiques

Les mesures océanographiques effectuées en novembre-décembre 1989 ont permis de caractériser l’environnement physique de l’habitat du cœlacanthe aux Comores. Les conditions météorologiques durant cette période correspondaient à une phase de transition entre la saison des alizés (d’avril à septembre) et la saison chaude qui débute vers le 2 décembre (appelée “Kashikazi” à Anjouan). Les mesures de température de surface, les profils CTD (salinité, température et profondeur) réalisés avec une bathysonde SEA BIRD, ainsi que les mesures en point fixe par appareils AANDERAA (courantomètres et chaînes à thermistances) ont documenté les paramètres hydrodynamiques de la zone.

L’environnement rapproché des sites d’observation révèle des conditions de température et de courant relativement stables, facteurs déterminants pour la présence du cœlacanthe qui nécessite des eaux plus fraîches et un abri contre la lumière directe du soleil. Ces contraintes bathymétriques et morphologiques expliquent la prédilection de l’espèce pour les grottes, surplombs et encoches situés dans des profondeurs d’eau généralement comprises entre 100 et 130 mètres, bien qu’elle puisse être observée jusqu’à 400 mètres.

Le cœlacanthe : écologie et distribution

Histoire et découvertes

Le cœlacanthe (Latimeria chalumnae) représente l’une des découvertes zoologiques les plus spectaculaires du XXe siècle. Apparu dans les archives fossiles il y a environ 400 millions d’années, ce groupe de poissons à nageoires charnues était considéré comme éteint depuis environ 70 millions d’années avant sa redécouverte vivante en 1938. Plusieurs caractéristiques morphologiques placent les cœlacanthes près de l’ascendance des vertébrés terrestres, d’où leur importance scientifique considérable.

Aux Comores, le cœlacanthe est connu localement sous le nom de “gombessa”. Les observations in situ menées à Ngazidja ont révélé des aspects fondamentaux de son histoire naturelle, notamment ses stratégies de reproduction, ses modes de locomotion et ses relations avec les prédateurs et les proies. Les recherches démographiques ont également fourni des données essentielles pour l’évaluation de son statut de conservation, l’espèce étant considérée comme menacée en raison de sa rareté et de sa vulnérabilité à la pêche artisanale.

Extension de l’aire de répartition à Madagascar

La présence de populations de cœlacanthe à Madagascar n’est pas surprenante compte tenu de la vaste étendue de l’océan Indien occidental et de la disponibilité d’habitats appropriés. Les découvertes récentes ont confirmé l’existence de populations malgaches, notamment dans le canyon marin d’Onilahy. Ces découvertes soulèvent des questions importantes concernant la distribution de l’espèce, les échanges génétiques entre populations et les stratégies de conservation à mettre en œuvre.

Les captures de cœlacanthes à Madagascar ont souvent été accidentelles, résultant de la pêche au filet maillant (appelé localement “jarifa”). Ces incidents de capture ont permis de documenter la présence de l’espèce dans de nouveaux sites, tout en soulevant des préoccupations quant aux menaces que représente la pêche pour ces populations. Les recommandations scientifiques issues de ces découvertes insistent sur la nécessité de développer des programmes de recherche et de conservation adaptés au contexte malgache, en collaboration avec les communautés de pêcheurs locales.

La faune ichtyologique associée

Inventaire des espèces observées à Ngazidja

Les observations et photographies réalisées lors des plongées en submersible à Ngazidja ont permis d’identifier de nombreuses espèces de poissons cohabitant avec le cœlacanthe. Ces cohabitants comprennent des proies potentielles pour Latimeria, plusieurs compétiteurs pour les ressources, et quelques prédateurs possibles du cœlacanthe. La liste préliminaire établie dans le cadre de ces recherches documente une diversité remarquable, bien que probablement incomplète compte tenu des difficultés d’échantillonnage dans cet habitat.

Plusieurs espèces observées représentent de nouvelles mentions pour les Comores. Plus significatif encore, certaines espèces non signalées auparavant à des profondeurs supérieures à 50 mètres ont été documentées à des profondeurs dépassant 150 mètres. Ces observations étendent notre connaissance de la distribution bathymétrique de nombreuses espèces et suggèrent que la faune démersale profonde de l’océan Indien occidental reste largement sous-documentée.

La collecte de poissons dans cet habitat profond aux fonds accidentés demeure un défi technique majeur. Les méthodes employées incluent l’observation directe par submersible, l’utilisation de pièges et la pêche à la ligne. Chaque technique présente des biais de sélectivité, et l’analyse préliminaire de la faune ichtyologique doit être considérée comme un premier aperçu d’une communauté complexe nécessitant des recherches complémentaires.

Relations écologiques et zoogéographiques

L’analyse préliminaire de la faune démersale de Ngazidja permet de dégager plusieurs observations concernant les relations écologiques au sein de cette communauté. Les interactions entre espèces incluent la prédation, la compétition pour l’espace et les ressources alimentaires, ainsi que des relations mutualistes ou commensales. Le cœlacanthe, en tant que prédateur de niveau trophique élevé, joue un rôle structurant dans cet écosystème, bien que sa densité relativement faible limite probablement son impact global sur les communautés de proies.

Les relations zoogéographiques de cette faune révèlent des affinités avec d’autres régions de l’océan Indien occidental. La comparaison avec les communautés de poissons démersaux d’autres sites, notamment celles étudiées en Afrique du Sud et à Madagascar, permet d’identifier des patterns de distribution régionaux et de comprendre les processus biogéographiques qui ont façonné ces assemblages d’espèces. Certaines espèces présentent une distribution très large, tandis que d’autres semblent endémiques ou restreintes à des zones géographiques limitées.

Comparaisons régionales : canyons d’Afrique du Sud

Les canyons de Sodwana Bay

La faune démersale profonde des canyons le long de la côte nord du KwaZulu-Natal en Afrique du Sud présente des similarités intéressantes avec celle de Ngazidja. Les canyons au large de Sodwana Bay, dans l’aire marine protégée de St Lucia, abritent également des populations de cœlacanthes et une riche communauté de poissons démersaux. Une liste de 54 espèces de poissons observées et photographiées depuis le submersible Jago ou par des plongeurs dans l’habitat du cœlacanthe de ces canyons a été établie.

À ces 54 espèces identifiées s’ajoutent 94 espèces de poissons connues dans les profondeurs de 100 à 359 mètres le long de la côte du nord du KwaZulu-Natal et susceptibles d’être présentes dans les canyons, portant la faune ichtyologique potentielle de ces canyons à près de 150 espèces. Les 54 espèces identifiées à partir d’images vidéo provenant de 47 plongées du Jago et d’observations visuelles lors d’une plongée dans le canyon de South Island Rock jusqu’à 198 mètres représentent probablement moins d’un tiers de la faune ichtyologique dans l’écosystème démersal profond des têtes de canyon le long de cette côte.

Comparaisons heuristiques

Bien que l’information disponible reste limitée, des comparaisons heuristiques peuvent être établies entre la faune ichtyologique de l’habitat du cœlacanthe à Ngazidja et celle des canyons sud-africains. Ces comparaisons révèlent à la fois des similarités dans la composition générale des communautés et des différences reflétant les particularités écologiques et biogéographiques de chaque site.

Les deux habitats partagent la présence du cœlacanthe et de plusieurs groupes taxonomiques majeurs de poissons démersaux, notamment des requins, des raies, des mérous, des vivaneaux et diverses espèces cryptiques. Les différences observées concernent principalement la composition spécifique, certaines espèces étant présentes dans un site mais pas dans l’autre, reflétant des patterns biogéographiques à l’échelle de l’océan Indien occidental. Ces comparaisons soulignent l’importance d’études multi-sites pour comprendre la distribution régionale de la biodiversité démersale profonde.

Modélisation des habitats potentiels

Utilisation des données bathymétriques

L’utilisation des systèmes d’information géographique (SIG) comme outil d’analyse de variables spatialement corrélées n’est pas nouvelle dans les sciences naturelles. Des études récentes dans l’environnement marin et côtier ont commencé à utiliser la modélisation SIG pour comprendre et expliquer les facteurs physiques qui façonnent et influencent ces habitats. Dans le cas du cœlacanthe, il a été observé depuis longtemps que ses habitats dépendent à la fois de la morphologie de l’habitat et de la profondeur d’habitation.

Cette dépendance s’explique par plusieurs facteurs : le besoin du cœlacanthe d’abris contre les prédateurs, les contraintes de température en fonction de la profondeur qui permettent les eaux plus fraîches requises par l’espèce, et la protection contre la lumière directe du soleil. Les canyons sous-marins qui entaillent la rupture du plateau continental et satisfont les contraintes morphologiques et bathymétriques sur l’habitation du cœlacanthe constituent des habitats particulièrement prometteurs pour l’exploration à la recherche de nouvelles populations.

Identification de sites potentiels

Les analyses bathymétriques des habitats connus dans les canyons sous-marins de Sodwana Bay, notamment les grottes, surplombs et encoches dans des profondeurs d’eau de 100 à 130 mètres, le plus souvent dans des canyons profondément incisés, fournissent des paramètres de référence pour la recherche d’habitats potentiels ailleurs dans l’océan Indien occidental. La modélisation SIG permet d’identifier des sites candidats présentant des caractéristiques morphologiques et bathymétriques similaires.

Cette approche prédictive s’avère particulièrement utile compte tenu du coût élevé et des contraintes logistiques des explorations en eau profonde. En ciblant les zones présentant la plus forte probabilité d’abriter des populations de cœlacanthes, les ressources limitées disponibles pour la recherche peuvent être utilisées plus efficacement. De plus, l’identification de sites potentiels contribue à la planification de stratégies de conservation à l’échelle régionale, permettant d’anticiper les mesures de protection nécessaires avant même la confirmation de la présence de l’espèce.

Enjeux de conservation

Statut et menaces

Le cœlacanthe est classé parmi les espèces menacées en raison de sa rareté, de sa distribution restreinte et de sa vulnérabilité à diverses menaces anthropiques. La principale menace directe provient de la pêche artisanale, bien que le cœlacanthe ne soit pas une cible volontaire des pêcheurs. Les captures accidentelles dans les filets maillants profonds et les lignes de fond représentent néanmoins un risque significatif pour les populations locales. Le commerce de spécimens de cœlacanthe, motivé par leur valeur scientifique et leur rareté, constitue également une préoccupation.

Au-delà des menaces directes, les populations de cœlacanthes pourraient être affectées par des changements dans leur écosystème, notamment la dégradation de l’habitat, les modifications des communautés de proies et les impacts potentiels du changement climatique sur les conditions océanographiques. L’espèce présente une démographie caractérisée par une maturité sexuelle tardive, une fécondité relativement faible et une longue durée de génération, autant de traits qui limitent sa capacité de récupération face aux perturbations.

Recommandations pour la recherche et la conservation

Les recommandations issues des découvertes récentes, notamment à Madagascar, insistent sur la nécessité d’approches intégrées combinant recherche scientifique et conservation active. Les priorités incluent la poursuite des inventaires de populations, l’étude de la génétique des populations pour évaluer la connectivité entre sites, et le développement de programmes de suivi à long terme pour détecter les tendances démographiques.

Sur le plan de la conservation, les mesures recommandées comprennent la protection des habitats critiques, notamment par l’établissement d’aires marines protégées englobant les canyons sous-marins et autres zones propices. La sensibilisation et l’engagement des communautés de pêcheurs locales s’avèrent essentiels, notamment pour réduire les captures accidentelles et encourager le signalement des observations. La création d’un Conseil pour la conservation du cœlacanthe (Coelacanth Conservation Council) a été proposée pour coordonner les efforts régionaux et internationaux.

Perspectives de recherche

Lacunes dans les connaissances

Malgré les progrès réalisés depuis les premières observations in situ, de nombreuses lacunes subsistent dans notre compréhension de l’écologie du cœlacanthe et de la faune démersale associée. La collecte d’informations sur les petites espèces cryptiques reste particulièrement difficile, et la faune actuellement documentée ne représente probablement qu’une fraction de la diversité réelle. Les aspects comportementaux, reproductifs et physiologiques du cœlacanthe nécessitent des études complémentaires, de même que ses interactions avec les autres espèces de son écosystème.

Les relations trophiques au sein de la communauté démersale profonde demeurent mal comprises. L’identification précise des proies du cœlacanthe, de ses compétiteurs et de ses prédateurs potentiels requiert des observations comportementales prolongées et des analyses de contenus stomacaux. La compréhension des flux énergétiques dans cet écosystème profond et des liens avec les zones pélagiques et côtières adjacentes constitue également une priorité de recherche.

Technologies et méthodologies futures

Les progrès technologiques offrent de nouvelles opportunités pour l’étude des écosystèmes démersaux profonds. Les véhicules sous-marins téléguidés (ROV) et autonomes (AUV), équipés de caméras haute définition et de capteurs environnementaux, permettent des observations plus longues et dans des conditions plus variées que les submersibles habités. Les techniques de marquage acoustique et satellitaire peuvent fournir des données sur les mouvements et l’utilisation de l’habitat par le cœlacanthe.

L’analyse de l’ADN environnemental (eDNA) représente une approche prometteuse pour détecter la présence du cœlacanthe et d’autres espèces rares sans nécessiter leur observation directe ou leur capture. Cette technique pourrait considérablement faciliter les inventaires de populations et l’identification de nouveaux sites d’occurrence. Les modèles écologiques de distribution d’espèces (Species Distribution Models), combinant données d’occurrence et variables environnementales, permettront d’affiner les prédictions d’habitats potentiels à l’échelle régionale.

Conclusion

Les recherches menées sur les poissons des profondeurs et le cœlacanthe à Ngazidja, complétées par les études à Madagascar et en Afrique du Sud, ont révélé un écosystème démersal d’une richesse et d’une complexité remarquables. L’habitat profond de Ngazidja, caractérisé par sa topographie accidentée et ses conditions environnementales particulières, abrite une communauté diversifiée de poissons démersaux incluant le cœlacanthe, espèce emblématique dont la présence reflète l’importance écologique de ces zones.

Les comparaisons régionales soulignent l’existence de patterns biogéographiques à l’échelle de l’océan Indien occidental, tout en révélant des particularités locales reflétant l’histoire géologique et océanographique de chaque site. L’utilisation de technologies modernes d’observation et de modélisation permet d’étendre progressivement notre connaissance de ces milieux difficiles d’accès, ouvrant la voie à des stratégies de conservation mieux informées. La protection du cœlacanthe et de son habitat nécessite une approche intégrée combinant recherche scientifique, engagement communautaire et gestion adaptative, dans un contexte de collaboration régionale et internationale.

Voir aussi

Sources

  • Heemstra, P.C., Hissmann, K., Fricke, H., & Smale, M.J. (2006). Fishes of the deep demersal habitat at Ngazidja (Grand Comoro) Island, Western Indian Ocean. South African Journal of Science, 102.
  • Cooke, A., Bruton, M.N., & Ravololoharinjara, M. (2021). Coelacanth discoveries in Madagascar, with recommendations on research and conservation. South African Journal of Science, 117(3/4).
  • Heemstra, P.C., Fricke, H., Hissmann, K., Schauer, J., Smale, M., & Sink, K. Interactions of fishes with particular reference to coelacanths in the canyons at Sodwana Bay and the St Lucia Marine Protected Area of South Africa.
  • Green, A., Uken, R., & Ramsay, P. Potential sites for suitable coelacanth habitat using bathymetric data from the western Indian Ocean.
  • Piton, B., Kasbang, L., Marsac, F., & Plante, R. (1990). L’habitat du coelacanthe aux Comores: quelques données d’environnement physique (novembre-décembre 1989). Document scientifique ORSTOM Brest, n° 58.
  • Balon, E.K., Bruton, M.N., & Fricke, H. (1988). A fiftieth anniversary reflection on the living coelacanth, Latimeria chalumnae: some new interpretations of its natural history and conservation status. Environmental Biology of Fishes, 23(4), 241-280.