Table des matières

Introduction

Moroni, capitale de l’Union des Comores située sur l’île de Grande Comore, connaît depuis la seconde moitié du XXe siècle une transformation urbaine profonde caractérisée par un étalement spatial rapide et des défis majeurs d’organisation. Comme la plupart des villes d’Afrique, Moroni se distingue par une extension horizontale exponentielle, fortement consommatrice d’espace, directement liée à l’ampleur de la croissance démographique urbaine et à ses modalités. Cette dynamique urbaine soulève des enjeux cruciaux en matière de planification, d’équipements et de gouvernance.

L’étude de l’organisation spatiale de Moroni révèle les difficultés spécifiques d’une petite capitale insulaire confrontée à une urbanisation non maîtrisée. Les installations spontanées se sont multipliées alors même que la croissance de la population urbaine aurait nécessité d’anticiper la réalisation des réseaux (voirie, adductions d’eau et d’électricité, assainissement) et des équipements (services publics, commerces). Cette situation a engendré des problèmes complexes d’organisation spatiale qui interrogent les modalités du développement urbain dans l’archipel des Comores et appellent une réflexion approfondie sur les politiques d’urbanisme et d’aménagement du territoire.

Dynamiques d’étalement urbain et transformation de la structure spatiale

Une extension horizontale rapide

Depuis l’indépendance en 1975, Moroni connaît une croissance urbaine soutenue qui se traduit par un étalement spatial considérable. Cette extension horizontale, caractéristique commune aux villes africaines de la seconde moitié du XXe siècle, se manifeste par une consommation importante d’espace avec des nouveaux secteurs urbanisés généralement peu densifiés. L’étalement urbain de Moroni s’inscrit dans un phénomène plus large touchant l’ensemble des capitales insulaires de l’archipel, notamment Mutsamudu à Anjouan, bien que dans des proportions différentes.

La rapidité de cette extension spatiale pose des défis majeurs en matière de planification urbaine. Les autorités locales se trouvent confrontées à la nécessité d’anticiper les besoins en infrastructures et en équipements d’une population urbaine en constante augmentation. Cette croissance s’effectue souvent de manière spontanée, sans véritable maîtrise de l’occupation du sol, rendant difficile la mise en place d’une politique cohérente d’aménagement du territoire.

Transformation de la structure urbaine traditionnelle

L’étalement urbain a profondément modifié la structure spatiale de Moroni. La ville, qui présentait autrefois une organisation relativement claire avec un centre historique bien identifié et des limites franches entre espaces urbain et rural, évolue désormais vers une configuration plus complexe. Le développement urbain favorise l’émergence d’une sorte de patchwork urbain à l’aspect déstructuré, réduisant progressivement l’opposition autrefois bien marquée entre ville et campagne.

Cette transformation se caractérise également par des phénomènes de divisions socio-spatiales, avec la constitution progressive de quartiers présentant des niveaux de développement et d’équipement variables. Parallèlement, on observe le développement concomitant d’une mixité urbaine qui contribue à brouiller les anciennes délimitations spatiales et sociales de la ville.

Les défis de l’équipement urbain

Infrastructures d’eau et d’électricité

La préfecture de Moroni-Bambao, qui accueille la capitale de l’Union des Comores, fait face à des défis majeurs en matière d’équipement urbain, particulièrement concernant les infrastructures d’eau et d’électricité. La croissance urbaine exprime non seulement un accroissement démographique, mais aussi une augmentation de la demande d’équipements socio-économiques, la population recherchant naturellement un meilleur confort de vie.

Les adductions d’eau et d’électricité constituent des enjeux cruciaux pour le développement urbain de Moroni. L’extension rapide de la ville rend difficile la planification et la réalisation de ces réseaux essentiels. De nombreux quartiers périphériques, issus d’installations spontanées, demeurent insuffisamment équipés, créant des disparités importantes dans l’accès aux services de base entre différentes zones de la ville.

Voirie et assainissement

Les problèmes d’organisation spatiale à Moroni se manifestent également à travers les difficultés liées à la voirie et à l’assainissement. L’absence d’anticipation dans la réalisation des infrastructures routières, combinée à une urbanisation spontanée, a conduit à la formation d’un réseau viaire souvent inadapté aux besoins de circulation et de desserte des quartiers.

L’assainissement représente un défi particulier dans le contexte de l’extension urbaine rapide. L’absence de planification préalable dans de nombreux secteurs rend complexe la mise en place de systèmes d’assainissement efficaces, avec des conséquences potentielles sur les conditions sanitaires et environnementales de la ville.

Problèmes de planification et de gouvernance urbaine

L’urbanisation spontanée et ses conséquences

L’un des problèmes majeurs d’organisation spatiale à Moroni réside dans la multiplication des installations spontanées. Ce phénomène, conséquence d’une planification urbaine insuffisante face à la pression démographique, engendre de nombreuses difficultés. Les quartiers d’habitat spontané se développent sans respect des normes d’urbanisme, souvent dans des zones non prévues pour l’urbanisation, compliquant ultérieurement toute tentative d’équipement et d’aménagement.

Cette urbanisation spontanée a pour conséquence la formation d’un tissu urbain déstructuré, caractérisé par des trames irrégulières, une absence de hiérarchisation des voies et une difficile intégration des équipements publics. Elle pose également des questions de sécurité foncière et de légalité de l’occupation du sol, créant des situations complexes pour les autorités urbaines.

Structures administratives et capacités de planification

Les problèmes d’organisation spatiale de Moroni reflètent également les limites des structures administratives historiques en matière de planification et de gestion urbaine. Les autorités locales disposent de moyens limités pour anticiper et maîtriser le développement urbain. Cette faiblesse institutionnelle se traduit par une capacité restreinte à élaborer et mettre en œuvre des documents d’urbanisme adaptés aux enjeux contemporains.

La gouvernance urbaine à Moroni nécessite un renforcement des capacités techniques et administratives pour faire face aux défis de l’urbanisation. Cela implique la formation de personnel qualifié en matière d’urbanisme et d’aménagement, ainsi que la mise en place d’outils de planification et de suivi du développement urbain.

Spécificités des villes anjouanaises

Les formes du sous-développement urbain

L’analyse de l’organisation spatiale ne se limite pas à Moroni mais concerne l’ensemble des villes comoriennes. Les villes anjouanaises, notamment Mutsamudu, Domoni, Ouani et Sima, présentent des caractéristiques particulières de sous-développement urbain. Ces villes font face à des défis similaires à ceux de Moroni, mais avec des spécificités liées à leur taille plus modeste et à leur situation sur l’île d’Anjouan.

L’étude des villes anjouanaises révèle l’importance de prendre en compte les réalités économiques et sociales locales dans toute politique de développement urbain. Les données analytiques concernant ces villes montrent que les problèmes d’urbanisation ne touchent pas seulement les grandes capitales mais affectent l’ensemble du réseau urbain de l’archipel.

Mutsamudu : une comparaison éclairante

Mutsamudu, deuxième ville de l’archipel après Moroni, connaît également un étalement urbain significatif et une transformation de sa structure spatiale. La comparaison entre Moroni et Mutsamudu permet de mettre en évidence les constantes et les spécificités de l’urbanisation dans les capitales insulaires comoriennes. Les deux villes partagent des problématiques communes liées à la croissance démographique, à l’extension spatiale et aux défis d’équipement, tout en présentant des trajectoires urbaines distinctes liées à leur histoire et leur contexte insulaire particulier.

Vers une politique nationale de l’urbanisme et de l’habitat

Contexte et justification

Face aux multiples défis d’organisation spatiale et d’urbanisme, l’Union des Comores a engagé en 2023 l’élaboration d’une Politique Nationale de l’Urbanisme et de l’Habitat (PNUH). Cette initiative, portée par le Ministère de l’Aménagement du Territoire, de l’Urbanisme, chargé des Affaires Foncières et des Transports Terrestres (MATUAFTT), vise à répondre aux enjeux croissants posés par l’urbanisation rapide et souvent anarchique des villes comoriennes.

La PNUH reconnaît que les changements climatiques et les catastrophes naturelles constituent un point d’ancrage majeur de la politique urbaine aux Comores. L’archipel, particulièrement vulnérable aux aléas climatiques comme l’a démontré le cyclone Kenneth, doit intégrer la résilience et l’adaptation aux risques naturels dans sa planification urbaine. Cette dimension environnementale s’ajoute aux défis traditionnels de l’urbanisme pour définir les priorités et objectifs de la politique nationale.

Composantes et orientations stratégiques

La politique nationale de l’urbanisme et de l’habitat s’articule autour de plusieurs composantes fondamentales. La planification urbaine constitue le premier pilier, visant à doter les villes comoriennes d’outils de planification adaptés permettant d’anticiper et d’orienter leur développement spatial. Les infrastructures et la voirie urbaine forment le deuxième axe, répondant aux besoins criants en équipements de base des zones urbanisées.

L’habitat représente la troisième composante majeure de cette politique, avec l’objectif de promouvoir un développement de logements adaptés aux besoins et aux capacités des populations. Enfin, la question foncière constitue le quatrième pilier, fondamental pour sécuriser l’occupation du sol et permettre une gestion rationnelle de l’espace urbain. Ces quatre composantes forment un ensemble cohérent visant à repenser l’urbanisation aux Comores selon une approche intégrée.

Organisation spatiale et sociale de la ville

Structures sociales traditionnelles et urbanisation

L’organisation spatiale de Moroni et des autres villes comoriennes ne peut se comprendre sans référence aux structures sociales qui sous-tendent l’occupation de l’espace urbain. L’archipel des Comores possède des modes d’organisation sociale traditionnels qui influencent la manière dont se structure la ville. Ces logiques sociales, parfois en tension avec les principes d’urbanisme moderne, contribuent à façonner la morphologie urbaine et les dynamiques d’occupation de l’espace.

La dimension sociale de l’organisation spatiale se manifeste notamment dans les modes d’appropriation du sol, les formes d’habitat privilégiées et les réseaux de solidarité qui structurent les quartiers. Comprendre ces dynamiques socio-spatiales est essentiel pour élaborer des politiques urbaines adaptées au contexte comorien et susceptibles d’être acceptées et mises en œuvre par les populations.

Enjeux patrimoniaux et identitaires

L’organisation urbaine à Moroni soulève également des questions patrimoniales et identitaires importantes. Le développement rapide de la ville et les transformations de sa structure spatiale menacent potentiellement le patrimoine architectural et urbain hérité des périodes antérieures. La création envisagée d’un Musée national à Moroni, déjà évoquée dans les années 1980, témoigne de la volonté de préserver et valoriser le patrimoine culturel comorien face aux mutations urbaines.

La préservation de l’identité urbaine dans le contexte de modernisation et d’extension de la ville constitue un enjeu majeur. Il s’agit de concilier le nécessaire développement urbain avec la sauvegarde des éléments patrimoniaux et des caractéristiques qui fondent l’identité de Moroni et des autres villes comoriennes. Cette tension entre modernisation et préservation traverse l’ensemble des réflexions sur l’organisation spatiale et l’urbanisme dans l’archipel.

Perspectives et défis futurs

Réimaginer l’urbanisation

Les travaux récents, notamment la revue de l’urbanisation des Comores réalisée par la Banque mondiale, appellent à “réimaginer l’urbanisation aux Comores”. Cette perspective suggère la nécessité d’une refonte profonde des approches et des pratiques d’urbanisme dans l’archipel. Il s’agit de penser l’urbanisation non plus comme un phénomène subi mais comme un processus à orienter et à maîtriser pour en faire un vecteur de développement.

Cette réimagination de l’urbanisation passe par plusieurs leviers : le renforcement des capacités institutionnelles en matière de planification et de gestion urbaine, la mise en place d’outils réglementaires adaptés, l’amélioration de la gouvernance foncière, et le développement d’infrastructures et d’équipements anticipant la croissance urbaine plutôt que la subissant. Elle implique également une participation accrue des populations aux processus de décision concernant le développement de leurs villes.

Coordination nationale et approches locales

L’un des défis majeurs pour l’avenir réside dans l’articulation entre une politique nationale cohérente et des approches adaptées aux spécificités locales. Moroni, en tant que capitale nationale, présente des caractéristiques et des enjeux différents de ceux de Mutsamudu ou des villes anjouanaises de moindre importance. La politique nationale de l’urbanisme doit donc définir un cadre général tout en permettant des déclinaisons adaptées aux réalités de chaque ville.

Cette coordination entre les différents niveaux territoriaux nécessite également une clarification des rôles et des responsabilités entre l’État central et les autorités locales en matière d’urbanisme et d’aménagement. Le renforcement des capacités techniques et financières des collectivités locales apparaît indispensable pour leur permettre d’assumer pleinement leurs missions de planification et de gestion urbaine.

Conclusion

L’organisation spatiale et l’urbanisme à Moroni et dans l’archipel des Comores révèlent les défis complexes auxquels font face les petites capitales insulaires en développement. L’étalement urbain rapide, combiné à une faiblesse de la planification et des capacités institutionnelles, a engendré des problèmes d’organisation spatiale qui affectent la qualité de vie des populations et compromettent le développement harmonieux des villes.

Les multiples recherches menées sur ces questions depuis les années 1980 jusqu’aux travaux récents témoignent d’une prise de conscience progressive des enjeux urbains dans l’archipel. L’élaboration d’une Politique Nationale de l’Urbanisme et de l’Habitat en 2023 marque une étape importante dans la volonté de maîtriser et d’orienter le développement urbain. Néanmoins, la traduction de ces ambitions politiques en transformations concrètes sur le terrain nécessitera des efforts soutenus en matière de renforcement institutionnel, de mobilisation de ressources et d’implication des populations dans la construction de leurs villes.

L’expérience de Moroni et des autres villes comoriennes illustre plus largement les défis de l’urbanisation dans les petits États insulaires en développement, où les contraintes spatiales, les vulnérabilités environnementales et les moyens limités exigent des approches innovantes et adaptées pour garantir un développement urbain durable et inclusif.

Voir aussi

Sources

  • Anloui Mbae Soilihi, “Les problèmes d’organisation spatiale au sein de la ville de Moroni Grande Comores”, Mémoire de Master II, Université d’Antananarivo, 2020
  • Yann Gérard, “Étalement urbain et transformation de la structure urbaine de deux capitales insulaires : Moroni et Mutsamudu, archipel des Comores”, Les Cahiers d’Outre-Mer, n° 248, 2009
  • Farz Abdallah, “Les formes du sous-développement urbain : cas des villes anjouanaises”, Projet de thèse de doctorat, Université de Toliara, 2006-2007
  • Abdou Bacar, “Urbanisation et équipement : eau et électricité de la préfecture de Moroni-Bambao”, Mémoire de Master II, Université d’Antananarivo, 2018-2019
  • Ministère de l’Aménagement du Territoire, de l’Urbanisme, “Politique Nationale de l’Urbanisme et de l’Habitat de l’Union des Comores”, août 2023
  • Banque mondiale, “Réimaginer l’urbanisation aux Comores - Revue de l’urbanisation des Comores”, 2020
  • Pascal Makambila, “Création d’un Musée national à Moroni”, Rapport technique UNESCO, 1981