Migrations coutumières et relations franco-comoriennes
Table des matières
- Introduction
- Les entreprises coloniales françaises aux Comores au début du XXe siècle
- Les migrations comoriennes en France : une histoire de migrations coutumières
- Les relations franco-comoriennes contemporaines : entre sabotage et protection
- Les enjeux économiques et le développement touristique
- Bilan et perspectives
Introduction
Les relations entre la France et l’archipel des Comores s’inscrivent dans une histoire complexe marquée par la colonisation, les migrations et les intérêts économiques. Cette relation s’est construite selon deux dynamiques apparemment contradictoires : d’une part, l’exploitation coloniale et le maintien d’une présence française dans l’océan Indien ; d’autre part, l’émergence de flux migratoires structurés par des logiques sociales spécifiquement comoriennes. La migration comorienne vers la France, relativement récente à l’échelle historique, s’inscrit dans une tradition migratoire plus ancienne orientée initialement vers les pays voisins de l’océan Indien.
Cette histoire migratoire se caractérise par son enracinement dans les structures sociales traditionnelles de l’archipel, en particulier dans le système du anda (grand mariage), faisant de ces mouvements de population des “migrations coutumières”. Parallèlement, la présence économique française aux Comores, documentée dès le début du XXe siècle, révèle les fondements matériels de la colonisation. L’analyse de Pierre Caminade sur les relations franco-comoriennes contemporaines souligne quant à elle l’ambivalence persistante de la France, entre “sabotage et protection”, notamment concernant la question de Mayotte.
Les entreprises coloniales françaises aux Comores au début du XXe siècle
L’implantation économique française
L’Annuaire des entreprises coloniales de 1922 documente la présence économique française aux Comores au début du XXe siècle, révélant un réseau d’entreprises métropolitaines exploitant les ressources de l’archipel. Ces entreprises s’inscrivaient dans une logique d’exploitation coloniale classique, fondée sur l’extraction de matières premières destinées au marché français et européen.
Les Établissements Antoine Chiris, société anonyme fondée le 29 avril 1912 avec un capital de 20 millions de francs, constituaient l’un des acteurs majeurs de cette présence économique. Spécialisée dans l’importation de matières premières pour la parfumerie, la savonnerie, la confiserie et les produits chimiques et pharmaceutiques, cette compagnie disposait d’usines réparties dans l’empire colonial français, notamment à Mayotte pour ce qui concerne l’archipel comorien. Les dividendes versés aux actionnaires témoignent de la rentabilité de ces activités : 25 francs en 1916 et 1917, puis 30 francs entre 1918 et 1920.
Les plantations et le commerce de la vanille
La production de vanille constituait l’activité économique coloniale principale aux Comores. Plusieurs entreprises françaises s’étaient spécialisées dans cette culture. La Société du Domaine de Nioumakélé (Moquet et Cie), basée rue Saint-Lazare à Paris, exploitait des plantations de vanille à Anjouan. Maurice Simon, dont le siège social se trouvait 212 rue Lafayette à Paris, exploitait les propriétés de Yombéni-Djandro et d’Ouani à Mohéli.
L’organisation de Maurice Simon illustre la logique économique coloniale : exportation depuis la métropole de quincaillerie, ciment et matières nécessaires aux comptoirs et plantations ; importation de vanilles de toutes provenances et, accessoirement, d’autres produits coloniaux tels que coprah, écaille, essences pour la parfumerie, nacres, cacao et café. Cette entreprise disposait de maisons d’achat ou filiales dans plusieurs territoires, révélant un réseau commercial étendu dans l’océan Indien.
Les migrations comoriennes en France : une histoire de migrations coutumières
L’ancrage dans une tradition migratoire
Selon l’étude de Géraldine Vivier publiée par le Centre français sur la Population et le Développement (CEPED) en 1996, la migration comorienne vers la France, bien que récente, s’enracine dans une tradition migratoire plus ancienne orientée essentiellement vers des pays voisins de l’archipel dans l’océan Indien. Cette continuité historique permet de comprendre les spécificités de ces flux migratoires contemporains.
Certaines caractéristiques structurelles demeurent inchangées à travers le temps. En particulier, la Grande Comore (Ngazidja) reste l’île d’origine d’une grande majorité de migrants, quelle que soit la destination. La migration Comores-France se révèle ainsi être plutôt une migration Grande Comore-France, reflétant les dynamiques sociales internes à l’archipel.
Le rôle de l’organisation sociale et du grand mariage
Cette migration prend source dans une organisation sociale originale, fondée sur l’accomplissement de la coutume. Le système social grand-comorien repose en effet sur le anda, le grand mariage, institution centrale qui détermine le statut social des individus et leur intégration dans la communauté. Cette cérémonie, extrêmement coûteuse, nécessite l’accumulation de ressources financières considérables.
La migration vers la France s’inscrit précisément dans cette logique sociale : elle constitue un moyen d’acquérir les ressources nécessaires à l’accomplissement du grand mariage. C’est en ce sens que Géraldine Vivier qualifie ces flux de “migrations coutumières” : elles ne répondent pas uniquement à une logique économique de subsistance ou d’amélioration des conditions de vie, mais participent fondamentalement de la reproduction des structures sociales traditionnelles comoriennes.
Cette dimension coutumière explique plusieurs caractéristiques des migrations comoriennes : leur forte concentration géographique d’origine (la Grande Comore), leur orientation vers l’accumulation monétaire, et le maintien de liens étroits avec l’île d’origine, où le statut social acquis grâce aux ressources de la migration doit être validé et reconnu.
Les relations franco-comoriennes contemporaines : entre sabotage et protection
Une politique française ambivalente
Dans son analyse publiée en 2004 dans la revue Multitudes, Pierre Caminade, de l’association Survie, caractérise les relations entre la France et l’Union des Comores par une double dynamique de “sabotage et protection”. Cette formulation révèle l’ambivalence fondamentale de la politique française vis-à-vis de son ancienne colonie.
La France maintient en effet une présence significative aux Comores à travers l’aide au développement, la coopération militaire et les échanges économiques. Parallèlement, elle conserve la souveraineté sur Mayotte, quatrième île de l’archipel comorien, malgré la reconnaissance internationale de l’unité territoriale des Comores. Cette situation crée une tension permanente dans les relations bilatérales.
La question de Mayotte et ses implications
La séparation de Mayotte du reste de l’archipel constitue le nœud de cette relation ambiguë. Alors que les Comores ont accédé à l’indépendance en 1975, la France a organisé un référendum séparé à Mayotte, où la population s’est prononcée pour le maintien dans la République française. Cette décision, contestée par l’Union des Comores et par la communauté internationale, maintient Mayotte sous souveraineté française.
Cette situation produit des effets contradictoires : d’un côté, la France protège Mayotte et son développement économique, nettement supérieur à celui des autres îles ; de l’autre, cette séparation fragilise l’Union des Comores, privée d’une partie de son territoire et confrontée à d’importants flux migratoires internes vers Mayotte. La politique migratoire française, particulièrement restrictive concernant les déplacements entre les îles de l’archipel, accentue cette dynamique de “sabotage”, selon l’analyse de Caminade.
Les enjeux économiques et le développement touristique
Le potentiel touristique des Comores
La Conférence des bailleurs de fonds en faveur des Comores tenue à l’Île Maurice le 8 décembre 2005 a mis en lumière le potentiel touristique de l’archipel. Le document cadre de stratégie touristique présente les Comores comme “une destination en devenir touristique”, s’appuyant sur la richesse culturelle et naturelle de l’archipel.
Ahmed Ali Amir, dans un article publié par l’Agence Comorienne de Presse le 25 octobre 2005, évoque la légende du roi Salomon et de la reine Bilqis de Saba (appelée Sada au Yémen septentrional) qui auraient passé leur voyage de noces sur l’île de Ngazidja. Selon cette tradition rapportée depuis des temps immémoriaux, le couple aurait escaladé le volcan Karthala, et la reine aurait jeté sa bague dans le cratère, promettant de revenir un jour sur ces “lieux magiques et aux paysages lunaires”.
Les défis du développement
Le développement touristique, présenté comme un “secteur promoteur” par Ahmed Ali Amir, s’inscrit dans une stratégie de diversification économique pour un archipel longtemps dépendant de l’agriculture d’exportation et des transferts de la diaspora. Cependant, la mobilisation des bailleurs de fonds internationaux souligne également les difficultés économiques structurelles de l’Union des Comores et sa dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure, dont celle de la France représente une part significative.
Cette situation économique fragile contribue à perpétuer les migrations vers la France, dans une continuité avec les “migrations coutumières” décrites par Géraldine vivier, mais avec des motivations de plus en plus complexes, mêlant impératifs économiques de survie et reproduction des structures sociales traditionnelles.
Bilan et perspectives
Les relations franco-comoriennes s’inscrivent dans une histoire longue, marquée par la colonisation et l’exploitation économique, puis par l’indépendance inachevée et l’ambivalence des politiques françaises. Les migrations comoriennes vers la France, enracinées dans les structures sociales traditionnelles de la Grande Comore, constituent un aspect fondamental de cette relation, créant une diaspora importante en métropole.
La question de Mayotte demeure le point de friction principal, symbolisant l’inachèvement de la décolonisation et les contradictions de la politique française dans l’océan Indien. Entre maintien d’une influence stratégique, intérêts économiques et gestion des flux migratoires, la France poursuit une politique que Pierre Caminade qualifie de “sabotage et protection”, protégeant ses intérêts à Mayotte tout en fragilisant l’ensemble comorien.
Les migrations coutumières, quant à elles, témoignent de la résilience des structures sociales comoriennes face aux transformations induites par la colonisation et la mondialisation. Elles représentent un phénomène unique, où les logiques migratoires contemporaines se trouvent intimement liées à l’accomplissement de rituels traditionnels, notamment le grand mariage, créant ainsi un système circulatoire original entre l’archipel et la métropole.
Voir aussi
- Colonisation française aux Comores
- Histoire de Mayotte
- Grand mariage comorien (anda)
- Diaspora comorienne
- Économie coloniale dans l’océan Indien
- Diaspora comorienne et migrations
Sources
- Vivier, Géraldine. Les migrations comoriennes en France : histoire de migrations coutumières. Les Dossiers du CEPED n°35, Centre français sur la Population et le Développement, Paris, janvier 1996.
- Annuaire des entreprises coloniales, 1922, notices concernant les Comores.
- Caminade, Pierre. “La France et l’Union des Comores : saboter et protéger”, Multitudes, n°17, 2004/3, p. 119-122.
- Conférence des bailleurs de fonds en faveur des Comores - Document cadre stratégie touristique, Île Maurice, 8 décembre 2005.
- Ali Amir, Ahmed. “Le Tourisme : un secteur promoteur”, Agence Comorienne de Presse, 25 octobre 2005.