Table des matières

Introduction

Mayotte, devenue le 101ème département français en 2011, constitue un terrain d’observation privilégié pour les sciences sociales. Cette île de l’archipel des Comores présente une organisation sociale singulière, héritée de traditions swahilies, malgaches et islamiques, confrontée depuis le XIXe siècle à l’intégration progressive dans le système juridique et administratif français. Les travaux anthropologiques menés depuis les années 1970, notamment par Sophie Blanchy, Jon Breslar et Michael Lambek, ont révélé la complexité d’une société organisée autour de principes matrilinéaires et de systèmes d’âge, où le droit local coexiste avec le droit français dans une tension permanente.

Cette situation particulière soulève des enjeux majeurs tant sur le plan de l’organisation sociale que sur celui de la santé mentale. La transformation accélérée de la société mahoraise, notamment depuis la départementalisation, génère des bouleversements identitaires profonds. L’étude de Mayotte permet ainsi d’interroger les processus de transformation sociale dans un contexte postcolonial, où se croisent questions juridiques, anthropologiques et sanitaires.

Organisation sociale : matrilocalité et systèmes d’âge

Les fondements de la société mahoraise

L’organisation sociale de Mayotte repose historiquement sur deux principes structurants : la matrilocalité et les systèmes d’âge. Selon les recherches de Sophie Blanchy menées entre les années 1970 et 2010, la société mahoraise s’organise traditionnellement autour de matrilignages composés de “maisons” qui constituent à la fois des groupes domestiques et des unités de parenté. Cette organisation présente des similitudes avec celle de Ngazidja (Grande Comore), où la matrilinéarité s’entremêle avec un système d’âge masculin, l’ensemble s’harmonisant avec la pratique de l’islam.

La matrilocalité implique que les hommes, une fois mariés, viennent résider dans la maison de leur épouse, propriété transmise par les femmes de génération en génération. Ce système confère aux femmes un rôle central dans la transmission du patrimoine immobilier et dans l’organisation de l’espace domestique. Parallèlement, les hommes participent à des systèmes d’âge qui structurent la vie politique et sociale des localités.

Les systèmes d’âge et l’organisation communautaire

À Ngazidja, chaque localité est organisée en cité politique où un système d’âge et de génération masculin produit une assemblée dirigeante. À Mayotte, bien que les institutions soient plus fluides et moins formelles qu’à Ngazidja, des principes similaires organisent la vie collective. Les hommes progressent dans une hiérarchie d’âge qui leur confère progressivement autorité et responsabilités au sein de la communauté.

Cette organisation traditionnelle coexiste aujourd’hui avec les structures administratives françaises, créant une double gouvernance où les autorités coutumières conservent une légitimité importante dans certains domaines de la vie sociale, notamment pour la régulation des conflits familiaux et fonciers.

Le droit local : une question controversée

Les origines du statut personnel

L’article 75 de la Constitution française garantit que “les citoyens de la République qui n’ont pas le statut civil de droit commun […] conservent leur statut personnel tant qu’ils n’y ont pas renoncé”. À Mayotte, ce statut personnel, communément appelé “droit local”, trouve ses origines dans le droit islamique et les coutumes mahoraises. Historiquement, ce système juridique pluriel permettait aux Mahorais de conserver leurs pratiques en matière de mariage, divorce, filiation et succession.

Selon l’analyse de Sophie Blanchy et Yves Moatty publiée en 2012, l’évolution du droit local à Mayotte constitue cependant “une imposture”. Les auteurs démontrent que le système juridique actuel ne reflète plus la réalité des pratiques coutumières et islamiques traditionnelles. Une ordonnance de 2010 a profondément modifié le droit local, le vidant progressivement de sa substance et le rapprochant du droit commun français.

La cohabitation de deux systèmes judiciaires

Durant la période coloniale (1841-1946), deux systèmes judiciaires ont cohabité à Mayotte : le droit français applicable aux citoyens français et le droit local applicable aux “sujets français”. Cette dualité s’est maintenue après 1946 et jusqu’à aujourd’hui, créant une situation juridique complexe. Les cadis, juges musulmans, conservent des attributions en matière de droit de la famille pour les personnes relevant du statut personnel.

Cette coexistence génère des tensions importantes. D’une part, le maintien d’un droit différencié pose la question de l’égalité républicaine. D’autre part, l’évolution rapide imposée au droit local ne correspond pas nécessairement aux attentes des populations qui y voient parfois une négation de leur identité culturelle et religieuse. Le rapport de 2022 dirigé par Élise Ralser, Hugues Fulchiron, Aurélien Siri et Étienne Cornut sur “La place de la coutume à Mayotte” souligne l’importance de prendre en compte les réalités sociales dans l’évolution du cadre juridique.

Les enjeux de la départementalisation

La transformation de Mayotte en département d’outre-mer en 2011 a accéléré le processus d’uniformisation juridique. Selon l’analyse de Jérémy Fernandes-Mollien (2015), cette départementalisation peut être qualifiée de situation néocoloniale dans la mesure où elle impose un modèle juridique et administratif sans consultation approfondie des populations concernées ni prise en compte suffisante des spécificités locales.

L’application progressive du droit commun français touche des domaines essentiels de l’organisation sociale : le mariage (avec la remise en cause de la polygamie traditionnellement admise), la filiation, les successions et le droit foncier. Ces transformations bouleversent les équilibres familiaux et sociaux établis sur plusieurs siècles.

Santé mentale et transformations sociales

L’organisation des soins psychiatriques

Avant 2001, les soins psychiatriques à Mayotte étaient assurés par des missions venues de La Réunion. Depuis cette date, une organisation de la santé mentale a été progressivement mise en place, bien que la culture mahoraise, mêlant pratiques musulmanes et traditions animistes, laisse encore une large place aux tradipraticiens. L’étude rétrospective menée par C. Charbonnier, C. Massoubre et leurs collègues entre 1998 et 2004 constitue la première analyse systématique des psychopathologies rencontrées à Mayotte.

Cette étude, portant sur 1 212 dossiers de psychiatrie, a répertorié les différentes psychopathologies selon la Classification Internationale des Maladies (CIM 10). Elle a comparé les dossiers avant et après l’implantation d’une structure psychiatrique permanente, révélant l’ampleur des besoins en santé mentale sur l’île.

Psychopathologies et contexte socioculturel

Les transformations sociales rapides que connaît Mayotte depuis plusieurs décennies génèrent des tensions psychologiques importantes au sein de la population. La confrontation entre les valeurs traditionnelles et les normes françaises, l’urbanisation accélérée, les difficultés économiques et la crise migratoire créent un contexte propice au développement de troubles psychologiques.

Véronique Meloche décrit en 2022 Mayotte comme “une île métissée en crise d’identité”. Cette crise identitaire se manifeste notamment chez les jeunes, tiraillés entre plusieurs appartenances culturelles : l’identité comorienne traditionnelle, l’influence malgache, la référence islamique et l’intégration dans l’espace français et européen. Les manifestations pathologiques de cette crise nécessitent une approche ethnopsychiatrique prenant en compte les spécificités culturelles locales.

Le rôle des tradipraticiens

La culture mahoraise accorde une place importante aux explications traditionnelles de la maladie mentale, souvent interprétée en termes de possession par des esprits (djinns) ou de sorcellerie. Les tradipraticiens, fundi et marabouts, continuent de jouer un rôle essentiel dans la prise en charge des troubles psychologiques. Leur approche, ancrée dans les représentations locales, permet souvent une meilleure acceptation des soins par les patients et leurs familles.

Cette coexistence entre médecine psychiatrique occidentale et pratiques traditionnelles pose la question de l’articulation entre les deux systèmes de soins. Les professionnels de santé mentale à Mayotte sont progressivement amenés à développer des approches intégratives, reconnaissant la validité des représentations culturelles tout en proposant des soins conformes aux standards de la psychiatrie contemporaine.

Mémoire et patrimoine : l’esclavage à Mayotte

Un passé longtemps occulté

L’histoire de l’esclavage à Mayotte, comme dans l’ensemble de l’archipel des Comores, a longtemps été occultée de la mémoire collective. Les travaux menés par les Archives départementales de Mayotte, notamment à travers la collecte de fonds oraux, ont permis de “réveiller la mémoire” de cette période douloureuse. Siti Yahaya souligne en 2013 que lorsqu’on aborde le sujet de l’esclavage aux Comores, on constate, au-delà du déni, une méconnaissance du grand public.

L’esclavage atlantique, abondamment traité par la littérature, les médias et la cinématographie, domine les représentations de l’esclavage. L’esclavage dans l’océan Indien, pratiqué à Mayotte jusqu’au XIXe siècle, reste moins connu. Les esclaves, souvent d’origine malgache ou africaine, ont pourtant joué un rôle important dans l’économie et la société mahoraise, notamment dans l’agriculture et le commerce.

L’apport de l’archéologie

L’archéologie contribue à mieux comprendre l’histoire sociale de Mayotte. Les fouilles menées depuis quarante ans ont permis d’établir une chronologie des grandes étapes de l’histoire mahoraise, fruit d’un partenariat entre la direction des Affaires culturelles de Mayotte et l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).

Les découvertes archéologiques révèlent l’insertion de Mayotte dans les réseaux commerciaux swahilis dès le Moyen Âge. Le site d’Acoua-Agnala M’kiri, étudié par M. Pauly, témoigne d’une localité médiévale prospère entre le XIe et le XVe siècle, participant aux échanges entre l’Afrique et Madagascar. Ces recherches permettent de restituer la complexité d’une société précoloniale intégrée dans l’espace commercial de l’océan Indien.

Le contentieux franco-comorien et ses implications

Une situation juridique contestée

Depuis l’indépendance des Comores en 1975, le statut de Mayotte fait l’objet d’un contentieux entre la France et l’Union des Comores. Lors du référendum d’autodétermination, Mayotte s’est prononcée pour le maintien dans la République française, tandis que les trois autres îles (Ngazidja, Ndzuani et Mwali) ont choisi l’indépendance. La France a comptabilisé les votes île par île, permettant à Mayotte de rester française, tandis que l’ONU et l’Union africaine considèrent que le vote devait être global à l’archipel.

Cette situation a donné lieu à une vingtaine de résolutions de l’ONU, non respectées par la France, réclamant le respect de l’intégrité territoriale des Comores. Le mémorandum comorien sur ce contentieux dénonce une occupation illégale de l’île et une violation du droit international. Pour les autorités comoriennes, la départementalisation de Mayotte en 2011 constitue une annexion d’une partie du territoire d’un État souverain membre de l’ONU.

Vers une “île forteresse”

Victoire Cottereau analyse en 2021 la transformation de Mayotte en “île forteresse”, conséquence directe de ce contentieux territorial. La politique migratoire française vis-à-vis des Comoriens s’est considérablement durcie depuis les années 1990. L’instauration d’un visa pour les ressortissants comoriens souhaitant se rendre à Mayotte a créé une frontière inédite au sein de l’archipel, séparant des populations qui partageaient traditionnellement un même espace culturel et familial.

Cette situation génère une crise humanitaire majeure. Des milliers de Comoriens tentent chaque année de rejoindre Mayotte clandestinement, souvent à bord de kwassas-kwassas, embarcations de fortune. Les naufrages sont fréquents et ont causé la mort de plusieurs milliers de personnes depuis les années 1990, faisant du bras de mer entre Anjouan et Mayotte l’un des plus meurtriers au monde.

Impact sur la société mahoraise

Cette situation de frontière controversée a des répercussions profondes sur la société mahoraise elle-même. L’immigration clandestine massive en provenance des autres îles des Comores et d’Afrique orientale crée des tensions sociales importantes. Les Mahorais “de souche” expriment des inquiétudes face à ce qu’ils perçoivent comme une “submersion migratoire” et une perte de leur identité culturelle.

Paradoxalement, cette crise renforce le sentiment pro-français d’une partie de la population mahoraise, qui voit dans l’appartenance à la France une garantie de niveau de vie supérieur à celui des Comores voisines. Cette situation alimente un cercle vicieux où la différence de développement économique entre Mayotte et le reste de l’archipel ne cesse de s’accroître, renforçant l’attractivité de l’île française et donc les flux migratoires.

Conclusion

Mayotte constitue un cas d’étude exceptionnel pour les sciences sociales, illustrant la complexité des processus de transformation sociale dans un contexte postcolonial. L’analyse anthropologique révèle une société organisée selon des principes matrilinéaires et des systèmes d’âge, confrontée à une intégration accélérée dans le système français. Le droit local, progressivement vidé de sa substance, ne reflète plus la réalité des pratiques coutumières et génère des tensions identitaires importantes.

Sur le plan sanitaire, les transformations rapides de la société mahoraise se traduisent par une crise identitaire et des besoins croissants en matière de santé mentale, nécessitant des approches intégrant les spécificités culturelles locales. Le contentieux franco-comorien, enfin, place Mayotte dans une situation juridique contestée au niveau international, avec des conséquences humanitaires dramatiques.

L’ensemble de ces éléments souligne la nécessité d’approches pluridisciplinaires et sensibles aux contextes locaux pour comprendre et accompagner les mutations sociales à Mayotte. Les travaux anthropologiques, sociologiques et juridiques menés depuis plusieurs décennies constituent un corpus précieux pour penser l’avenir de cette société insulaire à l’identité complexe.

Voir aussi

Sources

  • Blanchy, Sophie (2012). “Matrilocalité et système d’âge à Mayotte. Notes pour une étude comparative de l’organisation sociale dans l’archipel des Comores”, Taarifa, Revue des Archives départementales de Mayotte, n°3, p. 9-21.
  • Blanchy, Sophie & Moatty, Yves (2012). “Le droit local à Mayotte : une imposture ?”, Droit et Société, n°80, p. 117-139.
  • Blanchy, Sophie (2002). “Mayotte : française à tout prix”, Ethnologie française, Tome XXXVII, p. 677-687.
  • Charbonnier, C., Massoubre, C., Szekely, D., Airault, R. & Lang, F. (2008). “Psychopathologies rencontrées sur l’île de Mayotte entre 1998 et 2004”, L’Encéphale, vol. 34, p. 123-131.
  • Cottereau, Victoire (2021). “Mayotte, vers une île ‘forteresse’ ? Histoire et conséquences d’une frontière controversée”, L’Information géographique, vol. 85, n°1, p. 8-30.
  • Fernandes-Mollien, Jérémy (2015). Conséquences de la départementalisation à Mayotte : une situation néocoloniale ?, Rapport de stage, Institut d’Études Politiques de Grenoble.
  • Meloche, Véronique (2022). “Mayotte une île métissée en crise d’identité”, L’Autre, vol. 23, n°1, p. 4-6.
  • Ralser, Élise, Fulchiron, Hugues, Siri, Aurélien & Cornut, Étienne (dir.) (2022). La place de la coutume à Mayotte, Rapport de recherche.
  • Yahaya, Siti (2013). “Réveiller la mémoire. L’esclavage dans les fonds oraux des Archives départementales de Mayotte”, In Situ. Revue des patrimoines, n°20.