Table des matières

Introduction

La situation linguistique des Comores se caractérise par une triglossie complexe impliquant trois langues aux statuts et fonctions différenciés : le shikomori (langue maternelle), l’arabe (langue de prestige religieux) et le français (langue officielle héritée de la colonisation). Cette configuration sociolinguistique particulière constitue à la fois une richesse patrimoniale indéniable et un défi majeur pour le système éducatif et le développement de l’archipel. Depuis l’indépendance en 1975, les politiques linguistiques et éducatives comoriennes ont oscillé entre valorisation de la langue nationale et maintien du français comme langue d’enseignement.

La répartition fonctionnelle de ces trois langues structure profondément la vie sociale, éducative et institutionnelle de l’archipel. Le shikomori domine la communication orale quotidienne, l’arabe jouit d’un prestige lié à l’islam et à l’enseignement coranique, tandis que le français demeure la langue de l’administration, de l’enseignement formel et de l’ascension sociale. Cette situation soulève des enjeux cruciaux en matière d’éducation de base, d’identité nationale et de développement, questionnant notamment les dimensions postcoloniales des choix linguistiques effectués depuis l’indépendance.

La configuration triglossique comorienne

Le shikomori : langue maternelle et vecteur identitaire

Le shikomori, langue bantoue appartenant à la famille swahilie, constitue la langue maternelle de la quasi-totalité de la population comorienne. Il se décline en quatre variantes dialectales principales correspondant aux quatre îles de l’archipel : le shingazidja (Grande Comore), le shimwali (Mohéli), le shindzuani (Anjouan) et le shimaore (Mayotte). Malgré ces variations dialectales, l’intercompréhension demeure généralement possible entre locuteurs des différentes îles.

Le shikomori occupe une place prépondérante dans la communication orale quotidienne, servant de langue véhiculaire pour tous les actes de la vie sociale, familiale et commerciale. Il est le vecteur privilégié de la culture traditionnelle comorienne, des récits oraux, des proverbes et des expressions artistiques populaires. Cependant, son usage reste largement confiné à l’oralité, bien que des efforts d’instrumentalisation et de standardisation aient été entrepris depuis les années 1970.

L’arabe : prestige religieux et enseignement coranique

L’arabe, deuxième langue de la triglossie comorienne, bénéficie d’un statut particulier lié à son rôle religieux dans cette société majoritairement musulmane. Son prestige découle directement de son association à l’islam et au Coran, faisant de sa maîtrise un marqueur de piété et d’érudition religieuse. L’arabe est principalement enseigné dans les écoles coraniques traditionnelles, où les enfants apprennent la récitation et la lecture du texte sacré.

Toutefois, la forme d’arabe pratiquée aux Comores présente des particularités. Il s’agit essentiellement d’un arabe classique ou coranique, utilisé dans un contexte religieux et liturgique, plutôt que de l’arabe dialectal parlé dans les pays arabophones. Cette forme d’enseignement privilégie la mémorisation et la lecture religieuse au détriment de la communication orale en arabe moderne standard. L’influence de l’arabe sur le shikomori est néanmoins notable, particulièrement dans le vocabulaire religieux, juridique et culturel, témoignant de siècles d’échanges avec le monde arabo-musulman.

Le français : langue officielle et vecteur de scolarisation

Le français occupe une position ambivalente dans le paysage linguistique comorien. Héritage de la période coloniale française (1841-1975), il a été maintenu comme langue officielle après l’indépendance et demeure la principale langue d’enseignement dans le système éducatif formel. Cette continuité s’explique par plusieurs facteurs : l’absence d’alternative immédiate, la nécessité de maintenir des liens avec la France et la francophonie, et la perception du français comme vecteur d’accès à la modernité et aux opportunités économiques.

Le français constitue la langue de l’administration, de l’enseignement secondaire et supérieur, ainsi que des médias officiels. Sa maîtrise conditionne largement la réussite scolaire et l’accès aux positions sociales valorisées. Cependant, le français reste une langue seconde pour la quasi-totalité des Comoriens, créant un décalage important entre la langue d’enseignement et la langue première des apprenants, avec des conséquences significatives sur la qualité des apprentissages.

Les enjeux de la triglossie pour l’éducation de base

Le paradoxe de l’enseignement en langue seconde

La situation éducative comorienne se caractérise par un paradoxe fondamental : l’enseignement est dispensé en français, langue que très peu d’élèves maîtrisent à leur entrée à l’école. Cette inadéquation entre la langue d’enseignement et la langue première des apprenants constitue un obstacle majeur à l’efficacité du système éducatif. Les recherches en éducation démontrent que l’apprentissage en langue maternelle favorise la compréhension, la construction des savoirs et la réussite scolaire, particulièrement durant les premières années de scolarisation.

Aux Comores, les élèves doivent simultanément acquérir les bases de la langue française et assimiler les contenus d’enseignement dans cette même langue étrangère. Cette double charge cognitive pénalise particulièrement les élèves issus de milieux défavorisés, où l’exposition au français hors de l’école est minimale. Les enseignants eux-mêmes, souvent insuffisamment formés, peuvent éprouver des difficultés à transmettre des savoirs complexes dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas parfaitement.

La marginalisation du shikomori dans le système éducatif

Malgré son statut de langue maternelle parlée par l’ensemble de la population, le shikomori occupe une place marginale dans le système éducatif formel. Après une brève période d’expérimentation durant le régime révolutionnaire d’Ali Soilihi (1975-1978), où le shikomori fut introduit comme langue d’enseignement dans le cadre d’une politique de décolonisation culturelle, son usage scolaire a été progressivement abandonné. Depuis, les politiques linguistiques éducatives semblent caractérisées par une forme d’inertie, maintenant le statu quo colonial.

Cette marginalisation du shikomori dans l’éducation formelle contraste avec son omniprésence dans la vie quotidienne et son rôle de marqueur identitaire essentiel. Elle traduit une hiérarchisation implicite des langues, où le français est associé à la modernité, au savoir et à la réussite sociale, tandis que le shikomori est perçu comme une langue vernaculaire inadaptée aux besoins de l’enseignement moderne. Cette représentation négative contribue à dévaloriser la langue nationale et, par extension, l’identité culturelle comorienne.

L’enseignement coranique : système parallèle

À côté du système éducatif formel francophone, l’enseignement coranique en arabe constitue un circuit éducatif parallèle profondément ancré dans la société comorienne. La majorité des enfants fréquentent les écoles coraniques (madrassa) avant ou parallèlement à leur scolarisation formelle. Cet enseignement, dispensé par des maîtres coraniques (fundi), se concentre sur l’apprentissage de la récitation du Coran, des principes religieux et des bases de la lecture en arabe classique.

Cette dualité des systèmes éducatifs révèle la complexité de la situation linguistique et éducative comorienne. L’enseignement coranique jouit d’une légitimité sociale considérable, perçu comme vecteur de moralité et d’identité musulmane, tandis que l’école formelle est considérée comme voie d’accès à la modernité économique. Les élèves naviguent entre ces deux univers linguistiques et pédagogiques, devant maîtriser des codes, des langues et des systèmes de valeurs parfois divergents.

Tentatives d’instrumentalisation et de valorisation du shikomori

L’expérience révolutionnaire d’Ali Soilihi (1975-1978)

La période du régime révolutionnaire d’Ali Soilihi représente un moment singulier dans l’histoire linguistique des Comores. Dans une perspective anticoloniale et de réappropriation identitaire, ce régime a mis en œuvre une politique de comorianisation de la société, dont le versant linguistique consistait à introduire pleinement le shikomori dans l’enseignement. Cette politique linguistique s’inscrivait dans un projet politique plus large visant à ce que le peuple comorien se réapproprie son identité et son pays.

Durant ces deux années, le shikomori fut utilisé comme langue d’instruction à l’école, des manuels furent élaborés et des enseignants formés à son utilisation pédagogique. Cette expérience démontra la faisabilité technique de l’enseignement en shikomori et son efficacité potentielle pour les apprentissages de base. Cependant, cette période fut trop brève et politiquement controversée pour permettre une implantation durable de ces innovations linguistiques et éducatives.

Les recherches sur l’instrumentalisation du shikomori

Parallèlement aux initiatives politiques, des chercheurs ont mené des travaux importants sur l’instrumentalisation du shikomori, c’est-à-dire son adaptation comme langue écrite et outil d’enseignement. Les recherches de Mohamed Ahmed Chamanga et Noël Jacques Gueunier, notamment après la version comorienne de la loi du 23 novembre 1974, ont exploré les problèmes d’adaptation lexicale rencontrés lors de la transcription et de la modernisation du shikomori.

Ces travaux ont mis en évidence plusieurs défis techniques : le choix d’un système d’écriture unifiée (alphabet latin ou arabe), la standardisation d’une langue comportant plusieurs variantes dialectales, et l’enrichissement lexical nécessaire pour exprimer des concepts modernes absents du vocabulaire traditionnel. Les chercheurs ont démontré qu’une langue commune écrite constitue une force considérable d’unification nationale et de résistance aux divisions, tout en soulignant les difficultés pratiques et les résistances sociales à surmonter.

Inertie et obstacles à la valorisation linguistique

Malgré ces efforts de recherche et la brève expérimentation politique, les décennies suivantes ont été marquées par une relative inertie en matière de politique linguistique. Plusieurs facteurs expliquent cette stagnation : les contraintes économiques rendant difficile le développement de systèmes éducatifs dans plusieurs langues, la perception du français comme atout pour l’insertion internationale, les réticences de certaines élites formées en français, et l’absence de consensus sur la forme standardisée du shikomori à promouvoir.

Cette inertie a des conséquences durables sur l’éducation de base. Le maintien du français comme unique langue d’enseignement perpétue les difficultés d’apprentissage et contribue aux taux d’échec scolaire élevés. Elle entretient également une forme de diglosie où les langues locales sont dévalorisées au profit d’une langue étrangère, reproduisant des rapports de domination linguistique hérités de la période coloniale.

Dimensions postcoloniales de la question linguistique

Le français comme héritage colonial ambivalent

La question linguistique aux Comores ne peut être dissociée de son contexte postcolonial. Le maintien du français comme langue officielle et d’enseignement, près de cinq décennies après l’indépendance, interroge la persistance des structures coloniales dans la construction de l’État-nation comorien. Ce choix linguistique traduit une forme de continuité institutionnelle et culturelle avec l’ancien colonisateur, questionnant la profondeur réelle de la décolonisation.

Toutefois, cette situation est également le fruit de contraintes pratiques et stratégiques. Le français offre un accès à la francophonie internationale, facilite les relations diplomatiques et commerciales, et permet la mobilité des Comoriens, particulièrement vers la France où réside une importante diaspora. Cette ambivalence explique pourquoi, malgré les critiques de son caractère néocolonial, le français conserve une légitimité auprès d’une partie significative de la population, notamment les classes moyennes et supérieures.

Hiérarchisation linguistique et reproduction sociale

La triglossie comorienne s’accompagne d’une hiérarchisation implicite des langues, reflétant et renforçant les inégalités sociales. Le français, langue de l’école et de l’administration, devient un capital culturel distinctif dont la maîtrise conditionne l’accès aux positions sociales valorisées. Cette hiérarchisation reproduit des mécanismes d’exclusion où les élèves issus de milieux défavorisés, moins exposés au français, se trouvent désavantagés dans leur parcours scolaire.

L’arabe occupe une position intermédiaire, jouissant d’un prestige religieux mais restant largement cantonné à la sphère liturgique. Le shikomori, malgré son statut de langue maternelle universelle, demeure associé aux domaines informels et traditionnels, perçu comme inadapté aux exigences de la modernité. Cette hiérarchisation linguistique reflète et perpétue une vision coloniale du développement, où le progrès passerait nécessairement par l’adoption des langues et des modèles culturels occidentaux.

Perspectives et enjeux pour l’avenir

Vers un modèle éducatif multilingue ?

Face aux limites du système éducatif monolingue francophone, diverses voix plaident pour l’adoption d’un modèle éducatif multilingue valorisant le shikomori. Ce modèle préconise l’usage de la langue maternelle durant les premières années de scolarisation, facilitant ainsi l’entrée dans les apprentissages, avant une introduction progressive du français comme langue seconde et outil d’accès aux savoirs académiques. Cette approche, recommandée par les organisations internationales et validée par les recherches en éducation, pourrait améliorer significativement les résultats scolaires.

Un tel modèle nécessiterait toutefois des investissements considérables : formation des enseignants à l’enseignement bilingue, élaboration de manuels en shikomori, standardisation de la langue écrite, et sensibilisation des familles et des communautés. Il impliquerait également de surmonter les résistances liées aux représentations négatives du shikomori et aux craintes de marginalisation internationale. L’expérience d’autres pays africains ayant opté pour des systèmes éducatifs bilingues ou multilingues pourrait offrir des modèles inspirants pour les Comores.

Le shikomori comme enjeu d’identité nationale

Au-delà des questions éducatives, la place du shikomori interroge la construction de l’identité nationale comorienne. Dans une société marquée par le métissage culturel, l’insularité et les divisions politiques (notamment liées à la question de Mayotte), la langue commune pourrait constituer un puissant facteur d’unification. La valorisation du shikomori, dans ses différentes variantes dialectales, participerait d’un projet de réconciliation avec l’héritage culturel précolonial et de renforcement du sentiment d’appartenance nationale.

Cette dimension identitaire de la langue dépasse la simple question technique de l’instrumentalisation linguistique. Elle engage une réflexion sur le type de société que les Comoriens souhaitent construire, sur la place accordée aux savoirs traditionnels face aux modèles importés, et sur l’équilibre à trouver entre ouverture internationale et préservation du patrimoine culturel. La langue devient ainsi un enjeu politique central, traversé par des visions divergentes du développement et de la modernité.

Défis et opportunités du plurilinguisme

La situation triglossique des Comores, bien que complexe, pourrait être transformée en atout plutôt qu’en handicap. Le plurilinguisme constitue une richesse cognitive et culturelle, favorisant l’ouverture d’esprit, la flexibilité mentale et la capacité à naviguer entre différents univers symboliques. Dans un contexte de mondialisation, la maîtrise de plusieurs langues représente un avantage comparatif significatif, à condition que cette compétence soit reconnue et valorisée.

Pour transformer le plurilinguisme comorien en ressource, il conviendrait d’adopter une vision équilibrée reconnaissant la légitimité et l’utilité de chacune des trois langues. Le shikomori assurerait l’ancrage identitaire et faciliterait les apprentissages de base ; l’arabe maintiendrait le lien avec l’héritage islamique et le monde arabo-musulman ; le français ouvrirait vers la francophonie et les opportunités internationales. Cette complémentarité fonctionnelle suppose toutefois un changement profond des représentations linguistiques et des politiques éducatives.

Voir aussi

Sources

  • Chauvet, Aurélie (2015). “Statuts des langues et éducation de base aux Comores”, Revue internationale d’éducation de Sèvres
  • Mohamed, Oumoussilma (2017). “La situation sociolinguistique des Comores : Enjeux et défis pour le développement de l’archipel”, Université du Québec en Outaouais
  • Note de Recherche (2021). “Pour une sociolinguistique politique de la triglossie aux Comores de 1976 à aujourd’hui”, Institut de Recherche et Enseignement sur la Paix
  • Chamanga, Mohamed Ahmed & Gueunier, Noël Jacques (1977). “Recherches sur l’instrumentalisation du comorien : problèmes d’adaptation lexicale”, Cahiers d’études africaines
  • Hassani El Barwane, Mouhssini (2007). “Valeurs socio-culturelles dans une société traditionnelle : le cas des Comores”