Histoire coloniale et accession à l'indépendance
Table des matières
- Introduction
- La pénétration coloniale française (1814-1912)
- Le statut colonial et les institutions (1912-1946)
- La reconquête de l’individualité politique (1946-1961)
- La marche vers l’indépendance (1961-1975)
- La révolution socialiste d’Ali Soilihi (1975-1978)
- La restauration et ses conséquences (1978-1989)
- Les défis de la construction nationale
- Conclusion
Introduction
L’histoire coloniale des Comores s’étend sur plus d’un siècle et demi, de l’acquisition de Mayotte par la France en 1841 jusqu’à l’indépendance proclamée en 1975. Cette période se caractérise par une évolution complexe du statut politique et administratif de l’archipel, marquée par des résistances anticoloniales, une tutelle administrative qui rattacha longtemps les Comores à Madagascar, puis une marche progressive vers l’autonomie après la Seconde Guerre mondiale.
Le traité de Paris du 31 mai 1814, qui mit fin aux guerres napoléoniennes, constitue un tournant indirect pour l’archipel comorien. En rendant l’île de Bourbon (La Réunion) à la France tout en cédant l’île de France (Maurice) à la Grande-Bretagne, ce traité modifia les équilibres régionaux et ouvrit la voie à l’expansionnisme français dans le canal du Mozambique. La période coloniale qui s’ensuivit allait profondément transformer les structures politiques, sociales et économiques de l’archipel.
Cette histoire coloniale a forgé chez les Comoriens un « patrimoine commun des récits » transmis de génération en génération : villes bombardées par la marine française, résistants tués par les corps expéditionnaires, chefs traditionnels et religieux déportés, terres spoliées par les planteurs, travaux forcés. Ces mémoires collectives ont nourri le sentiment patriotique qui conduira à la lutte pour l’indépendance dans la seconde moitié du XXe siècle.
La pénétration coloniale française (1814-1912)
Le contexte géopolitique post-napoléonien
Après 1814, l’île de Bourbon, rendue à la France mais privée de son ancienne dépendance l’île de France devenue Maurice britannique, se lança à la recherche de nouvelles dépendances. Cette volonté expansionniste répondait à des impératifs économiques et stratégiques : développement de l’économie de plantation, sécurisation des routes maritimes et recherche de main-d’œuvre dans le contexte de l’abolition progressive de l’esclavage.
Les traités britanniques des 23 octobre 1817 et 11 octobre 1820, signés avec les rois malgaches, avaient certes mis fin aux razzias qui dévastaient et dépeuplaient les îles comoriennes depuis 1793, mais l’archipel restait exposé aux convoitises européennes. C’est dans ce contexte que le contre-amiral de Hell, gouverneur de La Réunion, fit négocier en 1841 la cession de Mayotte, qui fut aussitôt réunie à son gouvernement avec Sainte-Marie et Nosy-Bé.
L’expansion progressive du protectorat
L’acquisition de Mayotte en 1841 ne constituait qu’une première étape. Dès cette date, l’amiral de Hell nourrit le projet de placer l’ensemble de l’archipel sous contrôle français, inspiré par la théorie des nationalités qui reconnaissait « le caractère primordial des nationalités » et justifiait idéologiquement le regroupement des îles de l’archipel sous une même autorité.
Cette expansion se heurta toutefois à des résistances anticoloniales significatives en Grande Comore entre 1886 et 1975. Les différentes îles de l’archipel furent progressivement placées sous protectorat français selon un calendrier échelonné, avant que la loi d’annexion de 1912 ne parachève la colonisation en rattachant administrativement l’ensemble de l’archipel à Madagascar.
Le statut colonial et les institutions (1912-1946)
Le rattachement à Madagascar
La loi d’annexion de 1912 marqua une étape décisive dans l’évolution du statut de l’archipel. Les Comores devinrent une « circonscription administrative périphérique de Madagascar », ce qui eut pour conséquence d’assimiler juridiquement les Comoriens à des Malgaches. Cette perte d’individualité politique fut douloureusement ressentie par les populations locales qui voyaient leur identité millénaire niée par le cadre administratif colonial.
Les institutions coloniales mises en place durant cette période reflétaient la subordination de l’archipel à l’administration malgache. Les résidents français, représentants du pouvoir colonial, disposaient de pouvoirs étendus incluant la répression des oppositions, la déportation des chefs traditionnels et religieux récalcitrants, et le contrôle de l’économie locale dominée par les planteurs européens.
Les réalités de la domination coloniale
La mémoire collective comorienne a conservé le souvenir des aspects les plus oppressifs de la domination coloniale : les chaises à porteurs (fitako), symbole de l’humiliation imposée aux populations contraintes de transporter les administrateurs coloniaux, les travaux forcés mobilisant la main-d’œuvre locale pour les infrastructures coloniales, et la spoliation des terres au profit des planteurs.
Ces expériences, transmises par « les parents, acteurs et témoins oculaires de l’histoire de la pénétration coloniale », forgèrent chez les générations suivantes un « profond sentiment de solidarité et de patriotisme » qui allait alimenter la lutte pour l’indépendance. La première élite francophone, tout en ayant reçu une éducation coloniale, restait « enracinée dans sa culture » grâce à la formation reçue à l’école coranique, à la mosquée, sur les places publiques et dans les travaux communautaires.
La reconquête de l’individualité politique (1946-1961)
Le détachement de Madagascar
L’après-Seconde Guerre mondiale inaugura une nouvelle phase dans l’évolution du statut de l’archipel. En 1946, les Comores furent détachées de Madagascar et dotées d’un Conseil général, première étape vers la reconquête d’une individualité politique. Cette évolution s’inscrivait dans le contexte plus large de la décolonisation progressive de l’empire colonial français.
En 1952, le Conseil général fut transformé en Assemblée territoriale, renforçant l’autonomie administrative locale. La loi-cadre de 1956 créa un conseil de gouvernement présidé par l’administrateur supérieur de Dzaoudzi (Mayotte), marquant une nouvelle étape dans la dévolution progressive de compétences aux institutions locales.
L’affirmation d’une identité politique comorienne
En 1959, l’installation à Moroni de l’Assemblée, devenue Chambre des députés, symbolisa le déplacement du centre politique de l’archipel de Mayotte vers la Grande Comore. Ce transfert reflétait la reconnaissance progressive de Moroni comme capitale naturelle de l’archipel, malgré l’antériorité de la présence française à Mayotte.
Cette période vit émerger une classe politique comorienne consciente de la nécessité de « s’unir et de lutter de toute leur énergie pour arracher au pouvoir colonial quelques prérogatives administratives et politiques en vue de créer un cadre juridique dans lequel la nation devait retrouver son identité millénaire et préserver ses valeurs sociales ». La génération qui entra en politique à la fin de la Seconde Guerre mondiale porta ce combat pour la reconnaissance politique.
La marche vers l’indépendance (1961-1975)
Le débat sur le moment de l’indépendance
La période 1961-1975 fut celle du passage progressif de l’autonomie interne à l’indépendance. Ce processus ne fut cependant pas linéaire et suscita des débats importants au sein de la société comorienne. La « première génération politique » défendait la thèse selon laquelle il ne fallait « pas d’indépendance avant un développement économique », considérant que l’archipel devait d’abord atteindre un certain niveau de développement avant de rompre avec la métropole.
Cette position prudente reflétait la conscience des fragilités économiques de l’archipel et la crainte que l’indépendance ne conduise à un appauvrissement. Elle fut néanmoins contestée par une nouvelle génération politique, portée par l’élan des mouvements indépendantistes africains et asiatiques des années 1960, qui considérait que la souveraineté politique était un préalable nécessaire à tout développement authentique.
La période 1972-1975
Les années 1972-1975 marquèrent l’accélération finale du processus d’indépendance. Cette « marche vers l’indépendance » se caractérisa par une mobilisation politique croissante, des négociations avec la France sur les modalités de l’accession à la souveraineté, et l’émergence de débats sur la forme que devait prendre le futur État indépendant.
Le référendum d’autodétermination organisé en 1974 révéla une fracture géographique majeure : tandis que trois îles (Grande Comore, Anjouan et Mohéli) votaient massivement pour l’indépendance, Mayotte choisissait de rester française. Cette divergence posait une question juridique et politique complexe que la France et les Comores allaient interpréter différemment.
La proclamation d’indépendance (1975)
Le 6 juillet 1975, l’Assemblée comorienne proclama unilatéralement l’indépendance de l’archipel dans ses frontières de 1974, incluant donc Mayotte. Cette décision unilatérale, prise face à l’immobilisme perçu de la France qui semblait vouloir détacher Mayotte du reste de l’archipel, marqua la naissance de l’État comorien moderne.
La France ne reconnut cependant l’indépendance que pour les trois îles ayant massivement voté en sa faveur, maintenant sa souveraineté sur Mayotte malgré les protestations comoriennes et les résolutions de l’ONU rappelant le principe d’intégrité territoriale. Cette partition de facto de l’archipel constitua dès l’origine une hypothèque sur la construction nationale comorienne.
La révolution socialiste d’Ali Soilihi (1975-1978)
Le contexte post-indépendance immédiat
Les premières années de l’indépendance furent marquées par une grande instabilité politique. Le premier président, Ahmed Abdallah, fut rapidement renversé par un coup d’État qui porta au pouvoir un directoire dont émergea progressivement la figure d’Ali Soilihi. Ce dernier incarna un projet politique radicalement nouveau pour l’archipel : une révolution socialiste qui ambitionnait de transformer en profondeur la société comorienne.
La « période révolutionnaire » de 1975 à 1978 constitua un moment unique dans l’histoire politique des Comores. Ali Soilihi, jeune leader dont les photographies le montrent vêtu de tenues rappelant celles de Mao Zedong, incarnait le « basculement politique » d’un pays qui tentait de rompre simultanément avec l’héritage colonial et avec les structures traditionnelles.
Le projet révolutionnaire
La révolution socialiste d’Ali Soilihi visait une transformation radicale de la société comorienne. Ce projet incluait la remise en cause des hiérarchies traditionnelles, la promotion de la jeunesse au pouvoir (symbolisée notamment par les « femmes garde du corps » qui entouraient Ali Soilihi), et la mise en œuvre de réformes sociales et économiques inspirées des modèles socialistes tiers-mondistes de l’époque.
Cette période, bien que brève, marqua profondément l’histoire politique comorienne. Elle représentait une tentative de répondre à la question posée dès l’indépendance : quel projet de société pour un jeune État pauvre, héritier d’une longue histoire coloniale, tiraillé entre traditions et modernité ? La radicalité des réformes entreprises suscita cependant des résistances importantes dans une société profondément attachée à ses structures sociales et religieuses.
La restauration et ses conséquences (1978-1989)
La fin de l’expérience révolutionnaire
En mai 1978, Ali Soilihi fut renversé par un coup d’État qui ramena au pouvoir Ahmed Abdallah, le président écarté trois ans plus tôt. Cette « période de la restauration de l’Ancien Régime » (1978-1989) marqua la fin de l’expérience socialiste et le retour à un ordre politique plus conservateur, rétablissant notamment les liens avec la France qui s’étaient considérablement distendus durant la période révolutionnaire.
Le renversement d’Ali Soilihi, qui aurait été tué lors du coup d’État selon certaines sources, mit fin à l’une des expériences politiques les plus originales et controversées de l’histoire comorienne. L’évaluation de cette période reste sujette à débat : tentative courageuse de modernisation radicale pour les uns, aventure déstabilisatrice pour les autres.
Bilan et questionnements
« Après vingt-six années d’indépendance », constatait un observateur en 2001, « une partie de la jeunesse comorienne se demande aujourd’hui : à quoi bon une indépendance dans la misère, une indépendance qui n’est que factice tant le poids politique, économique et militaire de l’ancienne puissance coloniale a été, durant ces années d’indépendance, plus important que sous la colonisation, avec les compensations financières en moins ? »
Ces interrogations traduisaient le désenchantement d’une partie de la population face aux difficultés économiques et à l’instabilité politique chronique. Le débat de la première génération politique sur l’opportunité de l’indépendance avant le développement économique resurgissait, « brandie par de nouvelles générations qui ne sont pas plus pauvres ou moins éduquées que leurs aînés, mais qui ont subi les humiliations infligées à leur pays depuis l’indépendance, ou qui subissent de plein fouet la crise économique ».
Les défis de la construction nationale
L’héritage colonial
L’histoire coloniale laissa aux Comores indépendantes un héritage complexe : une économie de plantation orientée vers l’exportation plutôt que vers la satisfaction des besoins locaux, des infrastructures insuffisantes, un système éducatif qui avait touché une fraction limitée de la population, et surtout la partition de l’archipel avec la séparation de Mayotte.
Les structures administratives héritées de la colonisation, bien qu’adaptées après l’indépendance, continuèrent d’influencer l’organisation de l’État. Le défi consistait à construire des institutions politiques modernes tout en préservant « les valeurs sociales » et « l’identité millénaire » que la colonisation avait tenté de dissoudre dans un ensemble administratif plus vaste.
La question de Mayotte
La partition de l’archipel constitua dès l’origine un obstacle majeur à la construction nationale. Revendiquée par les Comores sur la base du principe d’intégrité territoriale et des résultats globaux du référendum de 1974 interprétés île par île, Mayotte demeura sous souveraineté française, devenant même département français en 2011.
Cette « question mahoraise » empoisonna durablement les relations franco-comoriennes et nourrit un sentiment de spoliation dans l’opinion publique comorienne. Elle symbolisait aussi les ambiguïtés d’une décolonisation incomplète, où l’ancienne puissance coloniale conservait une emprise territoriale et une influence politique et économique considérables sur son ancienne possession.
Conclusion
L’histoire coloniale et l’accession à l’indépendance des Comores illustrent les complexités de la décolonisation dans l’océan Indien. De l’acquisition progressive de l’archipel par la France au XIXe siècle jusqu’à l’indépendance proclamée en 1975, l’évolution du statut politique reflète les transformations plus larges de l’empire colonial français et les dynamiques des mouvements de libération nationale du XXe siècle.
Cette histoire fut marquée par des résistances anticoloniales, la lutte pour la reconnaissance d’une identité politique distincte, et finalement l’émergence d’un État souverain confronté dès sa naissance à d’immenses défis : partition territoriale, fragilité économique, instabilité politique. L’expérience révolutionnaire d’Ali Soilihi (1975-1978) représenta une tentative radicale de répondre à ces défis par une transformation profonde de la société, tentative qui se solda par un échec mais qui marqua durablement les mémoires.
L’histoire de cette période continue d’influencer les débats politiques contemporains aux Comores, entre ceux qui questionnent le bilan de l’indépendance et ceux qui considèrent la souveraineté nationale comme une valeur intangible, quels qu’en soient les coûts économiques. Cette tension reflète les difficultés persistantes de la construction d’un État-nation viable dans un contexte de dépendance économique et de vulnérabilité structurelle.
Voir aussi
- Résistances anticoloniales aux Comores
- Ali Soilihi et la révolution socialiste
- Question de Mayotte
- Ahmed Abdallah
- Relations franco-comoriennes
- Institutions politiques des Comores
Sources
- Ankili, Houssamoudine. De la génération indépendantiste à la révolution socialiste d’Ali Soilihi aux Comores : 1958-1978, Thèse de doctorat, Université Paris Cité (2023)
- Nailat, Oumar. Les résistances anticoloniales en Grande Comore : genèse et apogée des voi(es)x d’une protestation politique (1886-1975), Thèse de doctorat, EHESS (2016)
- Ibrahime, Mahmoud. « Les Comores : la marche vers l’indépendance (1972-1975) », ya mkoþe n° 8-9 (2002)
- Hassani-El-Barwane, Mouhssini. Bréviaire sur l’histoire politique des Comores (1946-2006) (2008)
- Sources documentaires sur l’évolution du statut politique et administratif de l’archipel des Comores (1814-1872)