Table des matières

Introduction

Le cyclone Kenneth a frappé l’Union des Comores dans la nuit du 24 au 25 avril 2019, constituant l’une des catastrophes naturelles les plus dévastatrices de l’histoire récente de l’archipel. Classé en catégorie 1 avec des vents atteignant 110 km/h, ce cyclone tropical a particulièrement touché l’île de Ngazidja (Grande Comore), bien que l’ensemble du territoire ait subi des précipitations intenses et des vents violents de 70 km/h. L’événement s’est produit dans un contexte où les Comores, archipel de l’océan Indien, demeurent particulièrement vulnérables aux aléas climatiques en raison de leur insularité, de leur relief volcanique et de capacités institutionnelles limitées en matière de gestion des catastrophes.

Les conséquences immédiates du passage de Kenneth ont été dramatiques : sept décès, 182 blessés et près de 20 000 personnes déplacées. Les évaluations multisectorielles menées par le gouvernement comorien, avec l’appui des Nations Unies et notamment de l’UNICEF, ont révélé l’ampleur des dégâts matériels et humanitaires. Plus de 345 000 personnes ont été affectées à des degrés divers, dont 185 880 nécessitant une assistance humanitaire immédiate. Cette catastrophe a mis en lumière les fragilités structurelles de l’archipel face aux risques naturels, ainsi que les défis considérables de la coordination de l’aide d’urgence dans un contexte de ressources limitées.

Impact humanitaire et bilan des victimes

Le bilan humain du cyclone Kenneth s’est rapidement révélé préoccupant. Selon les rapports de situation établis par l’UNICEF, sept personnes ont perdu la vie lors du passage du cyclone, tandis que 182 autres ont été blessées. Au-delà de ces pertes directes, le cyclone a provoqué le déplacement massif de 19 372 personnes contraintes d’évacuer leurs habitations détruites ou gravement endommagées. Les premières estimations faisaient état d’environ 20 000 déplacés, un chiffre susceptible d’augmenter au fur et à mesure de l’établissement d’un recensement plus précis des ménages affectés.

L’évaluation des besoins multisectoriels conduite dans les jours suivant la catastrophe a permis d’établir que 345 130 personnes avaient été affectées par le cyclone, soit une proportion significative de la population totale de l’Union des Comores. Parmi ces personnes, 185 880 ont été identifiées comme nécessitant une assistance humanitaire urgente et multisectorielle. Cette distinction entre personnes affectées et personnes nécessitant une aide immédiate reflète les différents niveaux de vulnérabilité et d’impact au sein de la population, certaines zones ayant subi des dommages catastrophiques tandis que d’autres connaissaient des perturbations moins sévères.

Les inondations ont particulièrement touché les zones côtières de l’ensemble de l’archipel, zones déjà identifiées comme à haut risque dans les études de vulnérabilité antérieures. Ces régions littorales, densément peuplées, ont subi de plein fouet les précipitations intenses et les remontées d’eau de mer. La concentration des populations dans ces zones vulnérables a considérablement aggravé le bilan humain de la catastrophe, un phénomène récurrent dans l’histoire des inondations aux Comores.

Destructions matérielles et infrastructures

Les dégâts matériels causés par le cyclone Kenneth ont été considérables et ont affecté l’ensemble des secteurs vitaux de l’archipel. Le secteur du logement a particulièrement souffert, avec la destruction complète de plus de 4 480 habitations. Ces destructions ont directement contribué au nombre élevé de déplacés et ont posé un défi majeur pour l’hébergement d’urgence des populations sinistrées. La perte de leur logement a plongé de nombreuses familles dans une situation de vulnérabilité extrême, les privant non seulement d’un toit mais aussi de leurs biens essentiels.

Le système éducatif a également été durement touché. Selon les évaluations, 465 salles de classe ont été endommagées à travers l’archipel, compromettant gravement la continuité de l’enseignement pour des milliers d’enfants. Ces dégâts se sont ajoutés aux défis déjà existants du système éducatif comorien, créant une situation d’urgence nécessitant une intervention rapide pour éviter une interruption prolongée de la scolarisation.

L’infrastructure énergétique nationale a été littéralement anéantie. Les rapports de situation indiquent que le réseau électrique a été détruit sur l’ensemble du territoire, privant la population d’accès à l’électricité. Cette panne généralisée a eu des conséquences en cascade sur tous les services essentiels, notamment la capacité de pompage de l’eau potable. Les systèmes d’approvisionnement en eau de Mbeni et Mitsamiouli ont été particulièrement affectés par cette absence d’alimentation électrique, empêchant le fonctionnement des pompes.

Le secteur de l’eau et de l’assainissement a subi des dommages critiques. Plus de 96 châteaux d’eau (water tanks) ont perdu leurs couvercles et ont été gravement pollués par les déchets charriés par les vents violents ou remplis d’eau de mer dans de nombreux villages côtiers. Cette contamination massive des réserves d’eau potable a créé une crise sanitaire majeure, exposant la population à un risque élevé de maladies hydriques. La situation était d’autant plus préoccupante que, face à l’impossibilité d’accéder à l’eau potable des châteaux d’eau, les populations se sont tournées vers l’eau de pluie disponible mais non potable.

Les infrastructures de transport ont également été gravement affectées, avec des routes endommagées limitant considérablement l’accès aux zones sinistrées. Cette situation a sérieusement entravé les opérations de secours et la distribution de l’aide humanitaire. L’ensemble des transports nationaux a été suspendu dans les jours suivant la catastrophe, compliquant davantage l’acheminement des fournitures d’urgence vers les populations dans le besoin.

Le secteur agricole a connu des pertes dramatiques. Les estimations préliminaires indiquaient que 60 à 80 % des cultures vivrières de base avaient été détruites par le cyclone. Cette destruction massive des récoltes a fait peser une menace immédiate sur la sécurité alimentaire de l’archipel, nécessitant une assistance alimentaire d’urgence pour éviter une crise nutritionnelle.

Risques sanitaires et crise de l’eau potable

La contamination généralisée des sources d’eau potable a constitué l’une des menaces les plus graves dans l’immédiat après-cyclone. La pollution des 96 châteaux d’eau par des déchets ou par l’eau de mer a privé des milliers de personnes d’accès à l’eau potable sécurisée. Les rapports de l’UNICEF soulignaient que la situation risquait de se détériorer rapidement si des mesures urgentes n’étaient pas prises pour purifier les réservoirs d’eau et que le nombre de personnes affectées était susceptible d’augmenter.

Le risque de propagation de maladies hydriques telles que le choléra, la diarrhée aiguë et d’autres infections gastro-intestinales était particulièrement élevé dans ce contexte. La combinaison de la pollution de l’eau, de l’absence de système d’assainissement fonctionnel dans de nombreuses zones inondées et de la promiscuité dans les sites d’hébergement temporaire des déplacés créait des conditions idéales pour l’émergence d’épidémies. Les autorités sanitaires et les partenaires humanitaires ont identifié la prévention des maladies hydriques comme une priorité absolue de la réponse d’urgence.

Face à la pénurie d’eau potable provenant des châteaux d’eau contaminés, de nombreux habitants se sont tournés vers la collecte d’eau de pluie. Cependant, comme le notaient les rapports de situation, cette eau de pluie, bien que disponible en quantité suffisante dans les jours suivant le cyclone, n’était pas potable sans traitement préalable. Cette situation exposait les populations, et particulièrement les enfants, à des risques sanitaires considérables.

Réponse gouvernementale et mobilisation nationale

Face à l’ampleur de la catastrophe, le gouvernement de l’Union des Comores a pris rapidement des initiatives pour organiser la réponse d’urgence. Le président de l’Union et son gouvernement ont assumé le leadership de la coordination de la réponse, en s’appuyant sur le soutien des agences des Nations Unies, du Croissant-Rouge comorien et des organisations non gouvernementales locales.

Dans une démonstration de solidarité nationale remarquable, le gouvernement a pris une décision extraordinaire lors d’une réunion du Conseil des ministres : la retenue de 10 % des salaires de tous les fonctionnaires pour financer la réponse d’urgence. Cette mesure exceptionnelle témoignait de la gravité de la situation et de la volonté des autorités de mobiliser toutes les ressources disponibles. Le président de l’Union a également annoncé qu’il contribuerait des fonds spéciaux supplémentaires, au-delà de la réduction salariale, pour renforcer les moyens de la réponse.

Toutefois, les rapports de l’UNICEF soulignaient que les capacités gouvernementales pour répondre à une crise de cette ampleur demeuraient une préoccupation majeure. Les faiblesses sectorielles significatives dans la coordination et la mise en œuvre de la réponse constituaient un défi important. L’absence d’une approche cluster (système de coordination sectorielle standardisé dans les réponses humanitaires internationales) aux Comores compliquait davantage la coordination entre les différents acteurs de la réponse.

Le gouvernement a déployé des équipes d’évaluation multisectorielles sur l’ensemble du territoire, avec l’appui technique et logistique des agences onusiennes et des partenaires, dont l’UNICEF. Ces missions d’évaluation ont permis de collecter des données essentielles sur l’ampleur des dégâts et les besoins humanitaires, fournissant ainsi une base factuelle pour orienter la réponse d’urgence.

Intervention humanitaire internationale

L’UNICEF a joué un rôle central dans la coordination et la mise en œuvre de la réponse humanitaire internationale aux Comores. L’organisation a publié une série de rapports de situation détaillés (au moins cinq rapports entre le 25 avril et le 20 mai 2019) documentant l’évolution de la situation et les actions entreprises. Ces rapports ont permis de maintenir la communauté humanitaire internationale informée et de mobiliser les ressources nécessaires.

Dans le secteur de l’éducation, l’UNICEF a rapidement déployé des kits éducatifs d’urgence. Au 20 mai 2019, ces distributions avaient bénéficié à 1 376 enfants et 38 enseignants, permettant une reprise partielle des activités scolaires malgré les dégâts considérables subis par les infrastructures éducatives. Ces kits contenaient généralement du matériel pédagogique de base, des fournitures scolaires et des supports permettant un enseignement temporaire en dehors des salles de classe endommagées.

Les priorités de la réponse humanitaire internationale se sont concentrées sur cinq secteurs essentiels : la santé, l’eau et l’assainissement (WASH), l’éducation, la sécurité alimentaire et l’hébergement d’urgence. Cette approche multisectorielle reflétait la nature généralisée de l’impact du cyclone et la nécessité d’une réponse intégrée pour répondre aux besoins des populations affectées.

La capacité limitée des partenaires humanitaires présents sur le terrain aux Comores a constitué un défi majeur pour l’ampleur et la rapidité de la réponse. L’archipel, éloigné des grands centres logistiques humanitaires régionaux, souffrait d’une présence humanitaire internationale relativement réduite en temps normal. L’acheminement de ressources supplémentaires a donc nécessité un temps de mobilisation significatif.

Défis logistiques et contraintes opérationnelles

L’accès limité aux zones affectées a représenté l’une des contraintes opérationnelles les plus significatives pour la réponse humanitaire. Les dommages causés aux routes par les inondations et les glissements de terrain ont sérieusement entravé le mouvement des équipes de secours et l’acheminement de l’aide vers les populations isolées. Cette situation a été aggravée par la suspension de tous les transports nationaux dans les jours suivant le cyclone.

L’absence d’électricité sur l’ensemble du territoire a compliqué considérablement les opérations de secours. Sans alimentation électrique, la capacité à communiquer, à coordonner les équipes, à conserver les médicaments et les denrées périssables, et à pomper l’eau s’est trouvée gravement compromise. La destruction du réseau électrique a eu un effet multiplicateur sur les défis opérationnels auxquels faisaient face les acteurs humanitaires.

La capacité de stockage et de distribution des fournitures humanitaires a également été affectée par les dégâts infrastructurels. Le positionnement stratégique des stocks d’urgence et leur acheminement vers les bénéficiaires finaux ont nécessité des solutions logistiques innovantes face aux contraintes de transport et d’accessibilité.

Contexte de vulnérabilité structurelle

Le cyclone Kenneth n’a pas frappé un territoire vierge de catastrophes naturelles. Les Comores ont une longue histoire d’exposition aux inondations et aux événements climatiques extrêmes. Les études de vulnérabilité menées avant 2019 avaient déjà identifié les zones côtières comme particulièrement à risque face aux inondations, une prédiction malheureusement confirmée par l’impact de Kenneth.

La réponse à Kenneth s’inscrivait également dans un contexte d’apprentissage institutionnel progressif. Les Comores avaient connu d’autres épisodes d’inondations majeures, notamment en 2012, qui avaient donné lieu à une mobilisation humanitaire internationale coordonnée par la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC). Les évaluations de ces réponses antérieures avaient identifié des lacunes importantes dans les capacités nationales de gestion des catastrophes, lacunes qui persistaient en 2019.

La vulnérabilité structurelle des Comores face aux catastrophes naturelles découle de multiples facteurs : une topographie volcanique favorisant le ruissellement rapide des eaux de pluie, une urbanisation souvent non planifiée concentrée dans les zones côtières à risque, des infrastructures de base fragiles, et des capacités institutionnelles et financières limitées pour la prévention et la gestion des risques. Le changement climatique, en augmentant potentiellement l’intensité et la fréquence des événements cycloniques dans la région, accentue encore cette vulnérabilité.

Leçons et perspectives

L’expérience du cyclone Kenneth a révélé à la fois les forces et les faiblesses du système national et international de réponse aux catastrophes aux Comores. La solidarité nationale manifestée par la décision du gouvernement de retenir une part des salaires des fonctionnaires et la mobilisation rapide des acteurs locaux ont démontré une capacité de résilience communautaire importante. Cependant, les défis structurels en matière de coordination sectorielle, de capacités techniques et de ressources financières ont limité l’efficacité et la rapidité de la réponse.

La crise de l’eau potable provoquée par la contamination généralisée des châteaux d’eau a souligné la nécessité d’investissements dans des infrastructures hydrauliques plus résilientes et dans des systèmes de traitement d’eau d’urgence prépositionés. La vulnérabilité critique de ce secteur face aux cyclones représente un risque sanitaire majeur qui nécessite une attention prioritaire dans les stratégies de réduction des risques de catastrophes.

L’ampleur des destructions dans le secteur agricole a également mis en évidence la nécessité de développer des pratiques agricoles plus résilientes et des mécanismes de protection sociale capables d’amortir l’impact économique des chocs climatiques sur les ménages ruraux. La perte de 60 à 80 % des cultures vivrières en un seul événement démontre l’extrême vulnérabilité de la sécurité alimentaire nationale face aux aléas naturels.

Le cyclone Kenneth s’inscrit dans une tendance régionale et globale d’intensification des événements climatiques extrêmes. Pour l’archipel des Comores, déjà confronté à de multiples défis de développement, cette réalité impose une intégration systématique de la réduction des risques de catastrophes dans toutes les politiques sectorielles et les stratégies de développement. L’expérience de Kenneth rappelle que la prévention et la préparation, bien que coûteuses à court terme, représentent un investissement bien plus efficient que la réponse post-catastrophe récurrente.

Voir aussi

Sources

  • UNICEF Comoros, Cyclone Kenneth Situation Report #2, 25 avril 2019
  • UNICEF Comoros, Cyclone Kenneth Situation Report #3, 29 avril 2019
  • UNICEF Comoros, Cyclone Kenneth Situation Report #5, 20 mai 2019
  • ANWADHUI Mansourou, Contribution à la gestion des risques de catastrophes naturelles : cas des inondations aux Comores, Université Senghor, 2013
  • PNUD Comores, Évaluation de vulnérabilité aux risques d’inondation en Union des Comores, 2012
  • UNISDR, Public Investment Planning and Financing Strategy for Disaster Risk Reduction: Review of Comoros, 2015