Contes, traditions orales et magazines culturels
Table des matières
- Introduction
- Les contes anjouanais et leurs univers narratifs
- Les magazines culturels comoriens
- Enjeux de préservation et de transmission culturelle
- Perspectives et défis
Introduction
Les traditions orales comoriennes constituent un patrimoine immatériel d’une richesse exceptionnelle, transmis de génération en génération à travers les contes, légendes et récits qui façonnent l’imaginaire collectif des îles de l’archipel. Ces récits, profondément ancrés dans la culture swahilie et les croyances locales, mêlent influences arabes, africaines et malgaches, créant un univers narratif unique où se côtoient personnages humains, créatures surnaturelles et leçons morales. À Anjouan en particulier, la tradition des contes populaires demeure vivante, bien que menacée par la modernisation et l’urbanisation rapides.
Parallèlement à cette tradition orale ancestrale, l’archipel a vu émerger depuis les années 2010 une nouvelle forme de transmission culturelle à travers des magazines et revues qui documentent, analysent et célèbrent le patrimoine comorien. Des publications comme Mahabari à Mayotte, Mwezimag aux Comores, ou Ukachandar à Anjouan incarnent cette volonté de préserver et valoriser la mémoire collective tout en s’ouvrant aux enjeux contemporains. Ces initiatives éditoriales créent un pont entre l’oralité traditionnelle et l’écrit moderne, participant à la sauvegarde d’un patrimoine culturel menacé de disparition.
L’étude académique de ces traditions orales, notamment à travers des travaux universitaires consacrés aux personnages mythologiques et aux structures narratives des contes anjouanais, témoigne d’une prise de conscience croissante de l’importance de ce patrimoine immatériel pour l’identité comorienne.
Les contes anjouanais et leurs univers narratifs
La tradition orale à Anjouan
La tradition orale anjouanaise s’inscrit dans un contexte culturel swahili enrichi par des siècles d’échanges avec le monde arabo-musulman, l’Afrique orientale et Madagascar. Les contes, appelés localement ngano en shimaoré ou hadisi en arabe comorien, constituent un mode privilégié de transmission des valeurs sociales, des normes morales et de l’histoire collective. Ces récits sont traditionnellement racontés le soir, après la prière de l’isha, dans les cours des maisons ou sur les places publiques, créant des moments de convivialité intergénérationnelle.
Les contes anjouanais présentent une structure narrative souvent similaire : un héros ou une héroïne confronté à des épreuves, l’intervention de forces surnaturelles, et une résolution porteuse d’enseignements moraux. Les thèmes récurrents incluent la ruse triomphant de la force brute, la générosité récompensée, l’orgueil puni, et l’importance du respect des traditions et des aînés. La ville de Ntsaouéni, évoquée dans le magazine Ukachandar, est considérée comme un haut lieu de cette tradition narrative, avec une réputation historique de foyer culturel et religieux.
Les personnages des djinns dans les contes
Un mémoire de maîtrise soutenu en 2008 à l’Université de Toliara par Abdallah Momed, sous la direction de Madame Nérine Eléonore Marguerite, s’est spécifiquement consacré à l’étude des “Personnages des djinns dans les contes Anjouanais”. Ce travail académique témoigne de l’importance centrale des créatures surnaturelles dans l’imaginaire narratif anjouanais et de la nécessité d’une approche scientifique pour préserver et comprendre ce patrimoine oral.
Les djinns (majini en comorien) occupent une place prépondérante dans les contes anjouanais, reflétant les croyances islamiques sur ces créatures créées de feu, dotées de libre arbitre et capables d’interagir avec les humains. Dans les récits traditionnels, les djinns peuvent être bienveillants ou malveillants, aider les protagonistes vertueux ou punir les orgueilleux et les imprudents. Ils habitent des lieux spécifiques considérés comme des frontières entre le monde visible et l’invisible : forêts denses, grottes, sources, arbres centenaires, ou ruines anciennes.
Les contes mettant en scène des djinns servent souvent de mise en garde contre certains comportements : sortir seul la nuit, s’aventurer dans des lieux interdits, manquer de respect aux forces invisibles, ou négliger les pratiques religieuses protectrices. Ils véhiculent également une cosmologie complexe où le monde visible n’est qu’une partie d’une réalité plus vaste, peuplée d’entités spirituelles avec lesquelles les humains doivent coexister avec respect et prudence.
Les magazines culturels comoriens
Mahabari, la mémoire écrite de Mayotte
Le magazine Mahabari, publié par les Archives départementales de Mayotte sous la direction de Daniel Zaïdani, représente une initiative pionnière dans la documentation et la valorisation du patrimoine comorien. Le titre Mahabari, qui signifie “nouvelles” en shimaore, reflète la mission du magazine : transmettre l’actualité du patrimoine tout en préservant la mémoire collective. Publié depuis au moins 2014, ce bulletin gratuit (ISSN 1955-6470) aborde des thématiques variées liées à l’histoire, la culture et les archives de Mayotte.
Le numéro 14 de décembre 2014, par exemple, propose un contenu diversifié illustrant l’approche éditoriale du magazine. On y trouve un article sur les chefs de villages à travers les archives orales, soulignant l’importance des témoignages oraux pour comprendre l’administration locale et les figures du pouvoir traditionnel. Un “portrait d’archiviste” inaugure une rubrique régulière mettant en lumière les “correspondants archives” dans les administrations, ces professionnels souvent méconnus qui œuvrent à la préservation documentaire. Le numéro traite également de l’histoire de l’aéroport de Mayotte et présente une biographie du cadi Oumar Housséni Aboubakar, figure intellectuelle du XIXe siècle.
Mahabari se distingue par son approche scientifique rigoureuse, s’appuyant sur les fonds d’archives pour documenter l’histoire mahoraise, tout en maintenant une accessibilité pour le grand public. Le magazine remplit ainsi une fonction patrimoniale essentielle : transformer la mémoire orale et les documents d’archives en connaissance partagée et accessible.
Mwezimag, la culture en pays de lune
Mwezimag, dont le nom évoque poétiquement les “îles de la lune” (mwezi signifiant “lune” en comorien), se présente comme un magazine gratuit dédié à “la culture en pays de lune”. Cette publication, apparue en 2018, propose une approche plus contemporaine et artistique de la culture comorienne, couvrant la littérature, le cinéma, la musique, l’histoire et l’artisanat.
Le premier numéro d’avril 2018 illustre cette diversité éditoriale avec un dossier sur Moroni (“une ville qui bouge”), une rubrique littéraire consacrée à Vert Cru de Touhfat Mouhtare, et un article sur le cinéma intitulé “L’ivresse d’une oasis” de Hachimiya Ahamada. Le numéro 2 d’août-novembre 2018 s’intéresse à l’artisanat avec un article sur la “Poupée anjouanaise” et “l’imaginaire des enfants”, explore la musique à travers le Medina Festival, et propose un texte littéraire “Mutsamudu ou le roman de Zamir”.
Le numéro 3 de juillet-octobre 2019 continue cette exploration culturelle avec un dossier historique sur “Djumbe Fatima, Ramanetaka, Makadara, Lambert et Fleuriot”, retraçant des figures et événements marquants de l’histoire comorienne, ainsi qu’un article musical sur “Soubi, des marmites et du son”, documentant les traditions musicales populaires. Un texte intitulé “Les gens du ngome” évoque probablement les habitants des anciens palais ou structures royales traditionnelles.
Mwezimag adopte une esthétique visuelle moderne et un ton moins académique que Mahabari, visant apparemment un public jeune et urbain tout en valorisant les traditions culturelles. Le magazine participe à la création d’une identité culturelle comorienne contemporaine, capable d’embrasser la modernité tout en restant ancrée dans le patrimoine.
Ukachandar, la voix de Ntsaouéni
Ukachandar (ou Kachandar), publié en février 2020, se distingue comme “magazine de la ville de Ntsaouéni”, témoignant d’une démarche de valorisation culturelle et patrimoniale à l’échelle locale anjouanaise. Ce premier numéro adopte une approche communautaire, traitant à la fois des enjeux contemporains de la ville et de son patrimoine historique.
Le sommaire de ce numéro inaugural révèle une diversité thématique ambitieuse. L’éditorial et un article sur l’ADCSEEN (Association pour le Développement Communautaire et Socio-Économique et Environnemental de Ntsaouéni) dressent un “bilan” de l’action associative locale. Des rubriques sur l’éducation incluent un témoignage sur la condition d’étudiant en France et une réflexion intitulée “L’école de Jules Ferry racontée à ma fille”, évoquant les complexités de l’héritage colonial dans le système éducatif. La rubrique santé s’interroge sur “Que doit-on savoir à propos de l’hôpital de Ntsaouéni ?”.
La dimension culturelle et patrimoniale occupe une place centrale avec plusieurs articles significatifs. “Ntsaouéni, histoire et origine” explore les racines historiques de cette ville considérée comme ayant une importance particulière dans l’histoire islamique des Comores, notamment grâce à Mwindza, présenté comme “originaire de cette ville” et lié à l’introduction de l’Islam dans l’archipel. Un article célèbre “l’inscription de la Mosquée Mtsamwindza au patrimoine de l’UNESCO”, reconnaissance internationale majeure du patrimoine religieux anjouanais. La rubrique culture présente également “L’ombre d’une voix”, livre du Professeur Mathias. Enfin, le sport n’est pas oublié avec un article sur l’Union Sportive de Ntsaouéni (USN) accédant à la deuxième division.
Le magazine cite éloquemment “Bachirou, Le Citoyen de nulle part” : “Les citoyens des Iles de la Lune ne cessaient et ne cessent toujours pas de se demander : qu’est-ce qui fait que l’étoile d’Athauru ne traverse ni de ville, ni de village, que la ville de Ntsaoueni ? Elle n’est pas historique pour rien, cette ville. Les Iles de la Lune figurent parmi les premiers pays à avoir joui de l’Islam grâce à Mwindza, un originaire de cette ville.” Cette citation illustre la fierté locale et l’importance historique que Ntsaouéni revendique dans le récit national comorien.
Le premier numéro rend hommage à “Abdoulbar Youssouf qui vient de nous quitter brusquement. Il fut l’un des piliers et fondateurs du Journal Kanchandar”, soulignant l’ancrage communautaire et la continuité générationnelle de cette initiative éditoriale.
Enjeux de préservation et de transmission culturelle
La menace sur le patrimoine oral
Les traditions orales comoriennes font face à des défis considérables dans le contexte de modernisation rapide de l’archipel. L’urbanisation croissante, la migration vers les villes et vers l’étranger, la généralisation de l’éducation formelle francophone, et la pénétration des médias de masse et d’internet transforment profondément les modes de transmission culturelle. Les moments de convivialité intergénérationnelle où se racontaient les contes se raréfient, remplacés par d’autres formes de divertissement.
La langue même des contes subit des pressions. Bien que le shimaoré et le shindzuani demeurent les langues vernaculaires dominantes, le français gagne du terrain comme langue de prestige et d’ascension sociale, particulièrement à Mayotte. Les jeunes générations maîtrisent souvent moins bien les subtilités linguistiques et les références culturelles nécessaires pour apprécier pleinement les contes traditionnels. Les conteurs traditionnels, détenteurs d’un savoir narratif complexe incluant gestuelle, intonations et variations selon l’auditoire, se font de plus en plus rares sans que leur art soit systématiquement documenté ou transmis.
Les croyances associées aux djinns et autres éléments surnaturels des contes évoluent également. Si elles restent vivaces dans les zones rurales, elles font l’objet de scepticisme croissant dans les milieux urbains éduqués, créant une fracture générationnelle et géographique dans le rapport au patrimoine narratif traditionnel.
Le rôle des initiatives éditoriales
Les magazines culturels comme Mahabari, Mwezimag et Ukachandar jouent un rôle crucial dans la préservation et la valorisation du patrimoine comorien. En documentant par écrit des traditions orales, des personnages historiques, des pratiques culturelles et des événements patrimoniaux, ces publications contribuent à fixer une mémoire collective autrement volatile et menacée.
Ces magazines remplissent plusieurs fonctions complémentaires. Premièrement, ils légitiment la culture comorienne en lui accordant un traitement éditorial professionnel, comparable à celui des publications culturelles internationales. Deuxièmement, ils créent des archives accessibles pour les générations futures et les chercheurs, transformant l’oral en écrit sans nécessairement le figer. Troisièmement, ils sensibilisent le public, particulièrement les jeunes, à la richesse et à la valeur de leur patrimoine culturel, combattant ainsi l’aliénation culturelle.
L’approche communautaire d’Ukachandar, centrée sur une ville spécifique, illustre comment la valorisation patrimoniale peut s’ancrer dans des réalités locales concrètes, renforçant l’identité et la fierté communautaires. La dimension participative de ces magazines, impliquant souvent des contributeurs issus de la communauté, favorise une appropriation collective de la démarche patrimoniale.
Recherche académique et documentation scientifique
Les travaux universitaires consacrés aux traditions orales comoriennes, comme le mémoire d’Abdallah Momed sur les djinns dans les contes anjouanais, représentent une approche complémentaire essentielle. La recherche académique apporte rigueur méthodologique, analyse comparative, et contextualisation théorique, élevant l’étude du patrimoine oral au rang de discipline scientifique légitime.
Ces recherches permettent de dégager les structures narratives récurrentes, d’identifier les influences culturelles multiples (arabes, africaines, malgaches), de comprendre les fonctions sociales et psychologiques des contes, et de documenter systématiquement un corpus menacé de disparition. Elles contribuent également à la formation d’une nouvelle génération de chercheurs comoriens capables de documenter et d’analyser leur propre patrimoine culturel.
La collaboration entre chercheurs, institutions patrimoniales (comme les Archives départementales de Mayotte), et initiatives communautaires (comme les magazines culturels) pourrait créer une synergie favorable à une préservation efficace et dynamique du patrimoine oral comorien.
Perspectives et défis
La préservation du patrimoine oral et culturel comorien nécessite une approche multidimensionnelle combinant documentation écrite, enregistrements audio-visuels, enseignement formel et informel, et valorisation médiatique. Les nouvelles technologies offrent des opportunités inédites : plateformes numériques pour archiver et diffuser les contes, podcasts en langues comoriennes, applications éducatives interactives, et réseaux sociaux pour sensibiliser les jeunes générations.
Cependant, ces initiatives doivent éviter deux écueils : la muséification, qui fige les traditions dans un passé idéalisé et les coupe de leur dimension vivante, et la folklorisation, qui réduit des pratiques culturelles complexes à des attractions touristiques superficielles. L’enjeu est de maintenir une tradition orale vivante, capable d’évoluer et de s’adapter aux contextes contemporains tout en préservant son essence et ses fonctions sociales.
L’inscription de la Mosquée de Mtsamwindza au patrimoine de l’UNESCO, mentionnée dans Ukachandar, illustre le potentiel de reconnaissance internationale du patrimoine comorien, mais soulève aussi des questions sur les critères de valorisation et les risques d’une patrimonialisation sélective privilégiant le monumental au détriment de l’immatériel.
Les magazines culturels comoriens, malgré leurs moyens souvent limités, démontrent qu’une société civile dynamique peut prendre en charge la préservation de sa propre mémoire. Le défi consiste à pérenniser ces initiatives, à élargir leur audience, et à assurer leur indépendance éditoriale tout en recherchant des financements durables. La collaboration entre les quatre îles de l’archipel (Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte), malgré leurs statuts politiques différents, pourrait enrichir mutuellement ces initiatives éditoriales et renforcer une identité culturelle comorienne partagée.
Voir aussi
- Langue et littérature comoriennes
- Islam aux Comores
- Patrimoine architectural comorien
- Ntsaouéni
- Archives et documentation historique
- Écotourisme et dégradation environnementale à Anjouan
Sources
- Abdallah Momed, “Personnages des djinns dans les contes Anjouanais”, Mémoire de maîtrise es-lettres, Université de Toliara, 2008
- Mahabari, magazine des Archives départementales de Mayotte, numéro 14, décembre 2014
- Ukachandar, magazine de la ville de Ntsaouéni, numéro 1, février 2020
- Mwezimag, magazine culturel comorien, numéros 1 (avril 2018), 2 (août-novembre 2018), et 3 (juillet-octobre 2019)