Table des matières

Introduction

Entre le Ier et le XVe siècle de l’ère chrétienne, l’océan Indien constitue un espace d’échanges commerciaux d’une ampleur exceptionnelle, reliant la Méditerranée à la Chine à travers un réseau maritime complexe. Dans ce système commercial, la côte est-africaine, les Comores et Madagascar occupent une position stratégique, servant de relais essentiels sur les routes maritimes qui transportent épices, ivoire, textiles et autres marchandises de luxe. Le commerce et le contrôle des ressources naturelles constituent les principales forces motrices derrière la fondation des grands empires et civilisations du monde de l’océan Indien, depuis les Sumériens et les Harappéens jusqu’à l’époque moderne.

Les Comores, archipel situé dans le canal du Mozambique entre l’Afrique continentale et Madagascar, bénéficient d’une position géographique particulièrement favorable. Pour les capitaines de navires à voile naviguant sur la route méridionale de l’océan Indien, les îles offrent un point d’escale stratégique. Les courants dominants à travers le canal coulent du sud vers le nord, et durant les vents capricieux de l’hiver austral, la route la plus sûre vers les Comores consiste à longer la côte de Madagascar vers l’est avant de naviguer vers le nord-ouest. Cette configuration naturelle fait des Comores un carrefour maritime incontournable.

Cette position privilégiée favorise l’émergence d’une culture swahili distinctive aux Comores, intimement liée aux développements similaires sur la côte est-africaine. L’archéologie, l’histoire écrite et orale documentent ces liens remontant à plus d’un millénaire, témoignant d’une aire culturelle cohérente s’étendant de l’Afrique orientale aux Comores, unie par la langue, la religion islamique et les pratiques commerciales maritimes.

Les origines du commerce maritime dans l’océan Indien

L’expansion des routes commerciales

Les routes terrestres constituent initialement les principales artères du commerce entre l’Occident et l’Orient, notamment la célèbre Route de la Soie. Cependant, à partir des derniers siècles avant l’ère chrétienne, le trafic maritime s’intensifie considérablement grâce aux améliorations des technologies de navigation et des compétences nautiques. Les guerres constantes entre royaumes d’Asie occidentale, centrale et orientale coupent périodiquement les routes commerciales terrestres, contraignant les marchands à emprunter la voie maritime.

L’histoire des royaumes, des ports et des routes commerciales est relativement bien documentée pour la partie asiatique de l’océan Indien. En revanche, la côte est-africaine reste longtemps moins connue des historiens, bien qu’elle participe activement à ce réseau d’échanges dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, comme en témoignent les références du Périple de la mer Érythrée.

L’intégration progressive de l’Afrique orientale

La côte est-africaine s’intègre progressivement au système commercial de l’océan Indien, établissant des liens avec le monde arabe, persan, indien et même indonésien. Les Comores, situées sur cette route maritime, deviennent naturellement partie prenante de ce réseau, servant d’escale pour les navires transitant entre l’Afrique continentale et Madagascar, et plus largement entre l’Afrique et l’Asie.

L’archipel s’inscrit dans l’empire commercial de Kilwa, grande cité-État swahilie dominant le commerce de la côte est-africaine durant plusieurs siècles. Les Comores fonctionnent alors comme relais sur la route de Madagascar, île dont les ressources naturelles suscitent l’intérêt des marchands de l’océan Indien.

Le développement de la maritimité swahilie

Une transformation progressive

Contrairement à une idée reçue, les sociétés swahilies de la côte est-africaine ne deviennent pas immédiatement maritimes lors de leur établissement au premier millénaire. Les données historiques et archéologiques suggèrent que, malgré leur proximité et leur utilisation de la mer, le niveau de maritimité de la société swahilie s’accroît considérablement au fil du temps et ne se réalise pleinement qu’au début du second millénaire.

Cette évolution se manifeste dans trois domaines principaux : la variabilité et la discontinuité dans l’emplacement et la permanence des établissements ; les preuves d’un engagement accru avec la mer à travers les technologies de pêche et de navigation ; et les développements architecturaux spécialisés concernant les installations portuaires, les mosquées et les habitations.

L’émergence des ports comoriens

Les Comores suivent une trajectoire similaire. Durant la période allant approximativement de 750 à 1100 après J.-C., les établissements sont largement occupés par des Africains noirs non-islamiques, bien que des contacts commerciaux avec le monde musulman soient déjà établis. La phase Dembeni, datée des IXe-Xe siècles, témoigne de cette période de transition où les habitants des Comores développent progressivement leurs capacités maritimes.

L’archéologie révèle l’évolution des matériaux et des formes architecturales, témoignant d’une sophistication croissante des établissements. Les structures d’habitation, initialement simples, se complexifient graduellement, reflétant l’enrichissement généré par le commerce maritime.

L’islamisation et l’intégration au monde swahili

Les vagues d’immigration musulmane

L’islamisation des Comores et de la côte est-africaine résulte de plusieurs phénomènes interconnectés. Trois propositions principales tentent d’expliquer les fondations des principautés islamiques du littoral de l’océan Indien : premièrement, leur établissement par des marchands musulmans cherchant des ressources précieuses depuis les grands centres métropolitains du Proche-Orient ; deuxièmement, leur fondation par des factions défaites lors de luttes politiques au sein des grands États du Nord, des groupes de nobles et leurs suites cherchant des territoires plus pacifiques ; troisièmement, leur création par des enseignants islamiques accompagnés de leurs congrégations vers des lieux où ils pouvaient pratiquer leur culte en paix.

Ces explications ne sont ni nécessairement distinctes ni exclusives, et la fondation de chaque ville peut impliquer un mélange unique de facteurs économiques, politiques et religieux. Les données comoriennes suggèrent que l’histoire de chaque établissement présente des particularités propres.

Le cas d’Anjouan (Nzwani)

L’île d’Anjouan illustre particulièrement bien ce processus d’islamisation et de développement urbain lié au commerce océanique. L’évolution de l’islam, du commerce océanique et du développement urbain sur Nzwani démontre comment ces trois éléments s’entrelacent pour transformer les sociétés insulaires.

Les établissements urbains comoriens des XIVe et XVe siècles présentent des caractéristiques similaires à celles des cités-États swahilies de la côte : des élites marchandes en compétition sur les questions de rang et de richesse, tirant leurs revenus de leurs propres navires commerciaux et de ceux qui font escale dans leurs ports. Ces conditions, clairement présentes dans les établissements des XIVe et XVe siècles, révèlent l’intégration complète des Comores dans le système commercial et culturel swahili.

L’âge d’or médiéval (XIIe-XVe siècles)

L’apogée commerciale de Kilwa

Après la prise de Kilwa par les Portugais au début du XVIe siècle, certaines familles de marchands se réfugient aux Comores, dont l’importance commerciale s’accroît considérablement. L’archipel n’est pas soumis à l’occupation portugaise mais devient fournisseur de vivres pour le fort de Mozambique. Au XVIe siècle, les Comores demeurent la seule place de commerce musulmane au sud de Malindi et attirent un trafic en provenance de la mer Rouge, du golfe Persique et de l’Inde.

Cette période marque l’apogée de l’intégration comorienne dans les réseaux commerciaux de l’océan Indien. Les îles ne servent plus seulement d’escales, mais deviennent des centres commerciaux actifs où se négocient diverses marchandises : épices, textiles, céramiques importées d’Asie, ivoire et produits agricoles locaux.

Spécialisation des ports

À l’arrivée des Compagnies des Indes hollandaise et anglaise, les Comores deviennent d’importantes escales d’avitaillement. Mohéli et Anjouan l’emportent bientôt sur Mayotte et la Grande-Comore, la première présentant un récif dangereux, la seconde manquant d’eau douce. Cette spécialisation portuaire témoigne de la maturité du système maritime comorien, où chaque île développe des fonctions particulières en fonction de ses atouts naturels.

En quête de sécurité contre les pirates basés à Madagascar, Anjouan devient un quasi-protectorat de la Compagnie anglaise. Les échanges avec les navigateurs européens entraînent le développement d’une économie de plantation utilisant une main-d’œuvre servile, transformant progressivement les commerçants urbains en planteurs.

La culture swahilie aux Comores

Langue et identité

La culture comorienne présente historiquement une relation forte avec la culture swahilie de la côte est-africaine. L’archéologie, l’histoire écrite et orale documentent de manière impressionnante ces liens remontant à au moins un millénaire. La langue comorienne appartient à la famille des langues bantoues, comme le swahili de la côte, et partage avec elle de nombreux emprunts arabes et persans témoignant des échanges maritimes séculaires.

Les variétés de swahili parlées aux Comores, notamment à Shingazidja (Grande-Comore), présentent des particularités locales tout en maintenant une intelligibilité mutuelle avec les variétés est-africaines, facilitant ainsi les communications commerciales et culturelles à travers l’océan Indien occidental.

Le patrimoine architectural

L’architecture swahilie se développe aux Comores comme sur la côte continentale, avec ses caractéristiques distinctives : maisons en pierre de corail, mosquées aux mihrabs ornementés, tombes piliers témoignant du statut social des défunts. Ces constructions reflètent l’influence combinée des traditions africaines, arabes et persanes, créant un style architectural unique propre au monde swahili.

Les installations portuaires se sophistiquent progressivement, avec des quais, des entrepôts et des zones commerciales organisées. Les mosquées, centres de la vie religieuse et sociale, adoptent des formes architecturales inspirées des modèles yéménites et hadrami, tout en s’adaptant aux matériaux et aux conditions locales.

Le twarab : expression musicale de l’identité swahilie

Les origines du twarab

L’apparition du twarab au cours des premières décennies du XXe siècle démontre une fois de plus la proximité de cet imaginaire culturel liant les Comores au monde swahili, et au-delà, aux cultures majoritairement islamiques de l’océan Indien occidental. Le terme « twarab » désigne la variante comorienne de cette forme musicale, tandis que « taarab » désigne la variante de la côte est-africaine ou swahilie.

Bien que le twarab se développe principalement après la période médiévale, ses racines plongent dans les traditions musicales et poétiques transmises depuis des siècles à travers les échanges maritimes. La pratique musicale combine instruments arabes (le oud, ou luth), africains (tambours ngoma) et, plus tardivement, européens (violon), créant une synthèse sonore caractéristique.

Le twarab à Shingazidja

L’histoire du twarab sur l’île de Ngazidja (Grande-Comore) jusqu’au milieu des années 1960 illustre la continuité culturelle avec le monde swahili. Un témoignage rapporte qu’« autour de 1945, un groupe musical d’un village voisin vint jouer à Ntsaoueni. Ils avaient un violoniste, les autres jouaient du ngoma [tambours locaux]. J’étais tellement frappé par… »

Cette tradition musicale s’inscrit dans le canon poétique swahili, les poètes et chanteurs ngazidjans puisant dans un répertoire commun partagé avec leurs homologues de la côte est-africaine. L’usage de la langue, notamment la relation entre les variétés côtières et comoriennes du swahili, révèle les liens culturels profonds unissant ces communautés maritimes.

Les Comores et la piraterie dans l’océan Indien

Un refuge pour les pirates

Durant les XVIIe et XVIIIe siècles, les Comores acquièrent une réputation particulière comme refuge pour les pirates opérant dans l’océan Indien. Quiconque lisait l’ouvrage populaire en deux volumes A General History of the Robberies and Murders of the Most Notorious Pyrates (1724 et 1728) de Daniel Defoe (alias Captain Charles Johnson) trouvait les îles Comores mentionnées dans les récits des capitaines England, Misson, Tew, Kidd, Bowen, White, Condent, Cornelius, Howard, Williams, Burgess, North et la Bouche.

Le capitaine William (alias Robert) Kidd, qui deviendra l’un des pirates les plus célèbres de l’histoire, arrive à l’île de Mohéli, l’une des Comores, fin mars 1697 à bord de l’Adventure Galley. Son équipage, ravagé par la fièvre, caréna le navire pour le nettoyer, puis les hommes moururent un à un, cinquante morts en environ une semaine. L’Adventure Galley était venu aux Comores le mois précédent après s’être d’abord arrêté à l’île voisine d’Anjouan, et ne repartit que le 18 avril.

Impact sur le commerce légal

Cette présence pirate perturbe mais ne détruit pas le commerce légal. Les Comores maintiennent leurs fonctions d’escale et de ravitaillement, servant simultanément les navires marchands légitimes et les pirates. Cette ambiguïté caractérise de nombreux ports de l’océan Indien à cette époque, où les frontières entre commerce légal et piraterie restent souvent floues.

La piraterie révèle paradoxalement l’importance stratégique des Comores dans le réseau maritime de l’océan Indien : si les pirates y établissent des bases, c’est précisément parce que les îles occupent des positions clés sur les routes commerciales qu’ils cherchent à exploiter.

Conclusion

Entre le Ier et le XVe siècle, les Comores s’intègrent progressivement mais profondément dans le vaste système commercial de l’océan Indien, évoluant de simples escales vers de véritables centres d’échanges. Cette transformation s’accompagne d’une islamisation graduelle et d’un développement de la maritimité, processus partagé avec l’ensemble du monde swahili de la côte est-africaine.

La position géographique stratégique de l’archipel dans le canal du Mozambique en fait un carrefour naturel entre l’Afrique continentale, Madagascar et les routes menant vers l’Asie. Cette situation favorise l’émergence d’une culture swahilie distinctive aux Comores, intimement liée aux développements similaires sur la côte tout en présentant des particularités locales.

L’archéologie, l’histoire orale et écrite, ainsi que les traditions culturelles comme le twarab témoignent de plus d’un millénaire d’échanges et d’interactions au sein d’une aire culturelle cohérente s’étendant de l’Afrique orientale aux Comores. Ces liens, fondés sur le commerce maritime, la langue swahilie et l’islam, créent une identité commune transcendant les frontières insulaires et continentales.

L’étude du commerce de l’océan Indien et de la culture swahilie durant cette période révèle comment les Comores, loin d’être isolées par leur insularité, constituent au contraire un élément essentiel d’un réseau maritime et culturel d’envergure océanique. Cette intégration précoce dans les circuits d’échanges internationaux façonne durablement l’identité comorienne, dont les manifestations culturelles, linguistiques et architecturales témoignent encore aujourd’hui.

Voir aussi

Sources

  • Stiles, Daniel (1979). “The Ports of East Africa, the Comoros and Madagascar: Their Place in Indian Ocean Trade from 1-1500 AD”, Kenya Past & Present
  • Wright, Henry T. et al. (1984). “Early Seafarers of the Comoro Islands: The Dembeni Phase of the IXth-Xth Centuries AD”, Azania: Archaeological Research in Africa
  • Newitt, Malyn (1979). “The Comoro Islands in Indian Ocean Trade before the 19th Century”, Cahiers d’études africaines
  • Fleisher, Jeffrey et al. (2015). “When Did the Swahili Become Maritime?”, American Anthropologist
  • Graebner, Werner (2001). “Twarab ya Shingazidja: A First Approach”, Swahili Forum VIII
  • Wright, Henry T. (1984). “Early Islam, Oceanic Trade and Town Development on Nzwani”
  • Huggins, Ronald V. (2003). “From Captain Kidd’s Treasure Ghost to the Angel Moroni: Changing Dramatis Personae in Early Mormonism”