Table des matières

Introduction

Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, plusieurs chercheurs et explorateurs allemands ont constitué une collection remarquable de manuscrits et d’archives documentant les Comores, leurs dialectes et leur environnement culturel dans le contexte de l’Afrique orientale. Ces documents, rédigés en langue allemande, représentent aujourd’hui des sources primaires précieuses pour l’étude de la linguistique comorienne, de l’histoire des explorations scientifiques et des échanges culturels dans l’océan Indien occidental au tournant du XXe siècle.

Cette production documentaire s’inscrit dans le contexte plus large de l’intérêt scientifique allemand pour l’Afrique orientale, zone d’influence coloniale allemande jusqu’à la Première Guerre mondiale. Les Comores, bien que n’ayant jamais fait partie de l’Empire colonial allemand, ont attiré l’attention des linguistes et explorateurs germaniques en raison de leur position stratégique dans l’océan Indien et de leurs liens historiques avec Zanzibar, alors centre politique et commercial majeur de la région swahilie.

Les manuscrits allemands sur les Comores couvrent plusieurs domaines scientifiques : la linguistique descriptive des dialectes comoriens, les récits d’exploration géographique, l’ethnographie et l’étude de l’islam en Afrique orientale. Ces archives sont aujourd’hui conservées dans diverses institutions, notamment à la Smithsonian Institution aux États-Unis et dans des bibliothèques universitaires allemandes et américaines, témoignant de leur circulation internationale au cours du XXe siècle.

Les expéditions allemandes en Afrique orientale et aux Comores

L’expédition de Carl Claus von der Decken (1859-1865)

L’une des premières explorations allemandes documentées aux Comores est celle du Baron Carl Claus von der Decken, menée entre 1859 et 1865. Cette expédition, dont le récit a été édité par Otto Kersten et publié en six volumes entre 1869 et 1879 sous le titre “Baron Carl Claus von der Decken’s Reisen in Ost Afrika in den Jahren 1859 bis 1865”, constitue une source majeure sur les Comores du milieu du XIXe siècle.

L’œuvre se divise en deux parties principales : une partie narrative (“Erzählender Theil”) en deux tomes, et une partie scientifique (“Wissenschaftlicher Theil”) également en deux tomes. Le deuxième tome de la partie narrative est consacré aux voyages dans les îles de l’océan Indien, incluant les Comores, ainsi qu’aux pays somalis et galla. La partie scientifique traite des aspects zoologiques, géographiques, météorologiques et astronomiques des régions explorées.

En 1864, Otto Kersten accompagne von der Decken lors d’une visite à Ngazidja (Grande Comore). Ce passage aux Comores s’inscrit dans un itinéraire plus vaste comprenant Zanzibar, le lac Nyassa (aujourd’hui lac Malawi) et le Kilimanjaro. Le récit de Kersten offre des observations ethnographiques et géographiques détaillées sur Ngazidja au milieu de la période du sultanat, période cruciale de l’histoire comorienne marquée par les rivalités entre sultanats locaux et l’influence croissante de Zanzibar.

L’expédition de 1903-1905

Une autre expédition allemande importante, menée entre 1903 et 1905, a produit des manuscrits spécifiquement consacrés aux Comores. Ces documents, intitulés “Reise in Ostafrika in den Jahren 1903-1905”, incluent des sections dédiées à Zanzibar et aux Comores (“Die Comoren”). Cette période correspond à l’apogée de la présence coloniale allemande en Afrique orientale (Deutsch-Ostafrika, actuelle Tanzanie continentale) et témoigne de l’intérêt scientifique allemand pour l’ensemble de la région, incluant les archipels de l’océan Indien.

Ces manuscrits, aujourd’hui conservés à la Smithsonian Institution, documentent non seulement les aspects géographiques et ethnographiques des Comores, mais aussi leurs liens avec Zanzibar, alors capitale du sultanat omanais contrôlant une grande partie du commerce de l’océan Indien occidental.

Les études linguistiques de Martin Heepe

Publication de 1920 sur les dialectes comoriens

La contribution la plus importante à la documentation linguistique allemande des Comores est l’œuvre de Martin Heepe, publiée en 1920 à Hamburg sous le titre “Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali” (Les dialectes comoriens de Ngazidja, Nzwani et Mwali). Cet ouvrage, publié dans les “Abhandlungen des Hamburgischen Kolonialinstituts” (Mémoires de l’Institut colonial hambourgeois), Band XXIII, Reihe B (Völkerkunde, Kulturgeschichte und Sprachen, Band 13), représente la première étude linguistique scientifique approfondie des dialectes comoriens.

Martin Heepe (Dr. phil.) était Privatdozent (maître de conférences) pour les langues africaines et collaborateur scientifique au Séminaire pour les langues africaines et des mers du Sud de l’Université de Hambourg. Son travail s’inscrit dans le cadre institutionnel du Hamburgisches Kolonialinstitut, établissement créé pour former les administrateurs coloniaux allemands et promouvoir la recherche scientifique sur les territoires colonisés ou d’intérêt stratégique.

L’ouvrage de Heepe couvre trois des quatre principaux dialectes comoriens : le shingazidja (dialecte de la Grande Comore), le shinzwani (dialecte d’Anjouan) et le shimwali (dialecte de Mohéli). Le dialecte de Mayotte (shimaore) n’est pas inclus dans cette étude. L’ouvrage est accompagné d’une carte (“Mit einer Kartentafel”) illustrant la répartition géographique de ces dialectes.

Contexte institutionnel et méthodologique

Le travail de Heepe s’inscrit dans une tradition académique allemande de documentation linguistique des langues africaines qui s’est développée au sein des institutions coloniales. Les “Abhandlungen des Hamburgischen Kolonialinstituts” publiaient des recherches dans plusieurs domaines : droit et sciences politiques (série A), ethnologie et langues (série B), géographie et sciences naturelles (série C), zoologie et botanique (série D), sciences appliquées (série E), et médecine (série F).

La publication sur les dialectes comoriens relève de la série B (Völkerkunde, Kulturgeschichte und Sprachen), démontrant l’approche multidisciplinaire adoptée : les langues étaient étudiées en relation avec l’ethnologie et l’histoire culturelle. Cette méthodologie reflète les courants intellectuels de l’époque, où la linguistique était étroitement liée à l’anthropologie culturelle.

Les manuscrits swahilis et la documentation épistolaire

Les archives de Carl Gotthilf Büttner

Un ensemble d’archives particulièrement précieux pour l’étude de la région swahilie, incluant les Comores, provient de la collection rassemblée par Carl Gotthilf Büttner. En 1892, Büttner publie à Stuttgart et Berlin, chez l’éditeur W. Spemann, un ouvrage intitulé “Suaheli-Schriftstücke in arabischer Schrift mit lateinischer Schrift umschrieben, übersetzt und erklärt” (Documents swahilis en écriture arabe transcrits en caractères latins, traduits et expliqués).

Cet ouvrage, publié dans la série des “Lehrbücher des Seminars für Orientalische Sprachen zu Berlin” (Manuels du Séminaire des langues orientales de Berlin), est dédié à la mémoire de Sa Majesté l’Impératrice et Reine Augusta. Büttner, qui enseignait le swahili au Séminaire des langues orientales de Berlin, avait pour objectif de fournir à ses étudiants une collection de documents authentiques écrits directement par des Swahilis.

Lettres de Comoriens et autres locuteurs swahilis

La collection de Büttner comprend des lettres et documents manuscrits en swahili, écrits en caractères arabes (ajami), collectés auprès de divers explorateurs et voyageurs allemands. Büttner remercie explicitement plusieurs contributeurs qui lui ont fourni des documents : Cl. Denhardt, Dr. H. Meyer, Baron v. Nettelbladt, Jos. Friedrich, v. Wittich, v. Höhnel et Dr. O. Baumann.

Parmi ces documents figurent des lettres de Comoriens, témoignant des échanges épistolaires entre les habitants de l’archipel et les voyageurs ou commerçants allemands. Une partie importante des textes provient de Jumaa bin Nasr, un lettré swahili dont les écrits sont particulièrement bien représentés dans la collection. Ces documents offrent un aperçu rare de la pratique épistolaire en swahili au XIXe siècle et de l’utilisation de l’écriture arabe adaptée aux langues bantoues.

L’ouvrage de Büttner présente chaque document sous trois formes : le fac-similé de l’original en écriture arabe, une transcription en caractères latins et une traduction en allemand accompagnée de notes explicatives. Cette triple présentation fait de ce travail un outil précieux tant pour les linguistes que pour les historiens étudiant la région swahilie et les Comores.

Conservation patrimoniale

Ces archives ont été léguées à la bibliothèque du Harvard College par le Dr. Henry Ware Wales (promotion de 1838), comme l’indique une note manuscrite précisant que ces documents présentaient un intérêt particulier pour le département de langues. Ce legs témoigne de la circulation internationale des savoirs sur l’Afrique orientale et les Comores au tournant du XXe siècle, les collections allemandes trouvant refuge dans des institutions américaines, notamment après les bouleversements des deux guerres mondiales.

Contexte régional : l’islam à Pemba et les connexions comoriennes

Les manuscrits allemands s’inscrivent dans un contexte plus large de documentation de l’islam en Afrique orientale. L’île de Pemba, située au nord de Zanzibar, partage avec les Comores une histoire islamique ancienne et des liens culturels et commerciaux étroits. La documentation allemande sur Pemba éclaire indirectement les dynamiques religieuses et culturelles aux Comores.

Les transformations de l’islam à Pemba, étudiées plus tard par des chercheurs comme Liazzat J.K. Bonate, montrent des parallèles avec l’évolution religieuse aux Comores : présence de confréries soufies, rôle des lettrés formés dans le monde arabe, utilisation de l’écriture arabe pour les langues locales, et tensions entre différentes écoles juridiques islamiques. Les explorateurs et linguistes allemands ont documenté ces phénomènes dans l’ensemble de la région swahilie, créant un corpus de sources primaires aujourd’hui essentiel pour comprendre l’histoire religieuse précoloniale.

Héritage et recherches contemporaines

Préservation et accessibilité des archives

Les manuscrits allemands sur les Comores sont aujourd’hui dispersés dans plusieurs institutions. La Smithsonian Institution à Washington conserve plusieurs manuscrits d’exploration, tandis que des bibliothèques universitaires américaines (comme Harvard) et allemandes (notamment à Hambourg et Berlin) détiennent d’autres parties de ces collections. Cette dispersion résulte en partie des bouleversements historiques du XXe siècle, notamment les deux guerres mondiales qui ont provoqué la dispersion de nombreuses collections allemandes.

La numérisation progressive de ces archives permet aujourd’hui un accès plus large à ces documents. Cependant, leur utilisation reste limitée par la nécessité de maîtriser l’allemand académique du tournant du XXe siècle, ainsi que, pour les documents en swahili transcrits, la compréhension des systèmes de transcription utilisés à l’époque.

Utilisation dans la recherche linguistique contemporaine

Les travaux de Heepe et d’autres linguistes allemands continuent d’être référencés dans les études contemporaines sur le comorien. En 2012, Daniela Waldburger a soutenu à l’Université de Vienne une thèse de doctorat intitulée “Komorisch im transnationalen Kontext” (Le comorien dans un contexte transnational), sous la direction du Professeur Walter Schicho, spécialiste des études africaines. Cette recherche s’inscrit dans la continuité de la tradition de documentation linguistique allemande des langues comoriennes, tout en l’actualisant selon les méthodologies contemporaines de la sociolinguistique et des études transnationales.

Les manuscrits historiques allemands offrent des données diachroniques précieuses permettant d’étudier l’évolution des dialectes comoriens sur plus d’un siècle. La comparaison entre les formes linguistiques documentées par Heepe en 1920 et l’état actuel des langues comoriennes permet de mesurer les changements phonologiques, morphologiques et lexicaux, ainsi que l’impact des influences extérieures (français, arabe, anglais) sur ces langues.

Révision historiographique et études postcoloniales

L’analyse critique de ces archives allemandes s’inscrit également dans le cadre des études postcoloniales. Bien que les Comores n’aient jamais été colonisées par l’Allemagne, la production de savoirs sur l’archipel par des institutions coloniales allemandes soulève des questions sur les conditions de production de ces connaissances, les rapports de pouvoir impliqués dans la collecte de données linguistiques et ethnographiques, et l’usage potentiel de ces informations dans des contextes impériaux.

Les chercheurs contemporains, comme Iain Walker, Marie-Aude Fouéré et Nadine Beckmann, qui ont traduit et présenté en 2015 le texte de Kersten sur Ngazidja dans la revue Études Océan Indien, adoptent une approche réflexive sur ces sources coloniales. Leur travail de traduction et de contextualisation rend ces documents accessibles à un public francophone et anglophone tout en proposant une analyse critique de leur production et de leurs limites.

Conclusion

Les archives linguistiques et manuscrits allemands sur les Comores constituent un patrimoine documentaire d’une valeur scientifique et historique considérable. Produits dans le contexte de l’expansion coloniale allemande en Afrique orientale entre 1860 et 1920, ces documents offrent des témoignages uniques sur les dialectes comoriens, les pratiques culturelles de l’archipel et ses connexions avec le monde swahili au tournant du XXe siècle.

L’œuvre de Martin Heepe sur les dialectes de Ngazidja, Nzwani et Mwali représente la première étude linguistique scientifique du comorien, tandis que les récits d’exploration de von der Decken et les collections épistolaires de Büttner documentent les réalités sociales et communicationnelles de la région. Ces sources primaires, rédigées en allemand et souvent accompagnées de transcriptions et traductions de textes en swahili ou en comorien, requièrent des compétences linguistiques multiples pour leur exploitation complète.

La dispersion de ces archives dans diverses institutions internationales, conséquence des bouleversements du XXe siècle, pose des défis pour leur préservation et leur accessibilité. Néanmoins, les efforts de numérisation et de traduction en cours permettent progressivement de rendre ce patrimoine accessible à la communauté scientifique internationale et aux Comoriens intéressés par l’histoire de leurs langues et de leur culture. L’intégration de ces sources historiques dans les recherches contemporaines sur le comorien, comme celle menée par Waldburger, démontre leur pertinence continue pour comprendre l’évolution linguistique et culturelle de l’archipel dans une perspective de longue durée.

Voir aussi

Sources

  • Baron Carl Claus von der Decken’s Reisen in Ost Afrika in den Jahren 1859 bis 1865, édité par Otto Kersten (1869-1879)
  • Heepe, M. (1920). Die Komorendialekte Ngazidja, Nzwani und Mwali. Abhandlungen des Hamburgischen Kolonialinstituts, Band XXIII, Hamburg : L. Friederichsen & Co.
  • Büttner, C.G. (1892). Suaheli-Schriftstücke in arabischer Schrift mit lateinischer Schrift umschrieben, übersetzt und erklärt. Stuttgart & Berlin : W. Spemann
  • Walker, I., Fouéré, M.-A., & Beckmann, N. (2015). Un explorateur allemand à Ngazidja en 1864, Otto Kersten. Études Océan Indien, 53-54
  • Waldburger, D. (2012). Komorisch im transnationalen Kontext. Thèse de doctorat, Université de Vienne
  • Bonate, L.J.K. (2009). Transformations de l’islam à Pemba au Mozambique. Afrique contemporaine, 231, 61-76